CHAPITRE VH
Comme elle prédit la mort du senriteur de Bieu notre bon Vèrey et d'une autre aventure mystérieuse «lu'elle eut.
La mort des Saints est souvent prédite aussi bien que leur naissance ; celle du serviteur de Dieu notre Fondateur lui fut annoncée en la manière que nous allons le dire.
Cette bonne sœur ayant été envoyée pour la fondation de notre monastère de Belley, le serviteur de Dieu, qui acompagnoit le cardinal de Savoye en France, passant par Belley, visita cette nouvelle plante pour Tarroser de la fontaine dévie qui couloit de sa bouche.
La bonne sœur Claude-Simplicienne, à Timitation de Marthe, dont elle faisoit d'ailleurs les fonctions, accourut des premières pour saluer son bon pasteur et maître ; mais, dès qu'elle l'aborda, elle ne put s'empêcher de pleurer amèrement; et, comme il voulut savoir la cause de ses pleurs, elle lui répondit à sa manière ordinaire : « Monseigneur, c'est que vous mourrez cette année. » Le
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grand Évêque, Tenvisageant avec une douceur et allégresse toute suave, lui dit : « Que dites-vous, ma fille Simplicienne, que je mourrai cette année? » — « Oui, Monseigneur, répliqua-t-elle ; mais je vous prie de demander à Notre Seigneur et à la Sainte Vierge que cela ne soit pas. » — « ! ma fille, repartit le serviteur de Dieu, ne me priez pas de cela, car je ne le ferois point. » Elle ajouta : « Et moi j'en prierai tant Notre Seigneur et la Sainte Vierge qu'il différera de quelques années de vous prendre, et qu'il vous laissera encore pour la consolation de vos pauvres filles, pour l'affermissement de notre Institut, et pour le bien de toute l'Église. » Alors le serviteur de Dieu lui dit avec une très-grande affection : « Gardez-vous bien, ma chère fille Simplicienne, de faire cette demande à Notre Seigneur; mais je vous en prie, hélas ! ma chère fille, ne serez-vous pas bien aise que je m'en aille reposer? Je suis déjà si pesant et si abattu, que mes jambes ont peine de me porter. Au reste, ne vous affligez point de ma mort, vous faites assez sans moi : vous avez vos constitutions, où toutes choses sont si bien établies : et puis, je vous laisse notre mère De Chantai, qui vous suffira. Après tout, vous savez, ma chère fille, qu'il ne faut point mettre ses espérances aux hommes, qui sont tous mortels, mais au Dieu vivant, qui donne abondamment à tous, et que ce n'est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui font naître les plantes,
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mais Dieu seul qui bénit leur travail, et qui lui donne Taccroissement. »
Ce colloque se fit environ le mois d'octobre, et, le jour des Innocents de la même année, le serviteur de Dieu mourut saintement dans Lyon, ainsi que cette bonne fille le lui avoit prédit. La nouvelle douloureuse de ce trépas fut apportée à notre digne Mère dans le même monastère de Belley ; et cette âme simple lui donna des consolations si pures, et lui dit des paroles d'abandonnement et de conformité à la volonté de Dieu si solides, que notre digne Mère demeuroit toute ravie de sa constance et de sa vertu. La sœur Simplicienne demeura tout une nuit à genoux à lui raconter tout ce que notre vénérable Père lui avoit dit dans ses colloques, que notre digne Mère lui commanda d'écrire, pour notre bonheur, puisque nous serions privés de ce trésor si elle ne l'eût obligée de le laisser à la postérité par obéissance.
Après avoir servi au commencement de l'établissement de notre monastère de Belley, elle fut rappelée à celui d'Annecy, dont elle était professe, et où elle alla s'avançant de jour en jour à la perfection. Quelques mois avant sa mort, il lui arriva une aventure extraordinaire qui donna grand étonnement à toute la communauté.
Etant entrée en la salle du chapitre, où étoit la châsse
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dans laquelle on apporta le corps de notre digne Père, elle trouva sur cette châsse et sur l'autel du chapitre un monceau de gros grains de froment, bien rangés, ce qui la surprit, sachant qu'il n'y avoit point eu de blé dans ce lieu. Ne pouvant imaginer d'où ce blé auroit été apporté, et croyant qu'il y eût quelque mystère, elle fut inspirée de les ramasser soigneusement et de les compter, puis elle en avertit la Supérieure, qui se transporta sur le lieu avec toutes les sœurs. L'on trouva qu'il y avoit autant de grains de blé que de religieuses flans le monastère ; on remarqua de plus que c'étoient des grains tous beaux, pleins et d'une merveilleuse grosseur, à la réserve de trois, deux desquels étoient fort maigres, et pourtant avoient assez de substance au dedans pour germer, si on les jetoit en terre ; mais le troisième étoit du tout vide et n'avoit que la seule écorce. Toute la communauté fut extrêmement surprise, d'autant plus que les grains de froment s'étoient trouvés dans le tombeau de notre trèscher Père, et que ce nombre ne leur permettoit pas de douter qu'il ne signifiât le nombre des religieuses. On y appliqua le songe de Joseph, de sept vaches grasses et de sept maigres et décharnées, et son interprétation de sept années de stérilité et d'abondance ; et chacune ayant sujet d'appréhender d'être figurée par ce grain vide et qui n'avoit que l'écorce, demandoit à sa compagne, comme les Apôtres la nuit de la cène : a Ma sœur, n'est-ce point
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moi qui suis ce grain vide et sec? Pour Tamour de Dieu, avertissez-moi de mon peu de fidélité ; » et ces réflexions leur servoient d'un nouveau motif pour aspirer à la perfection avec une ferveur extraordinaire.