‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 61 sur 94 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

De l'adreiie qu'elle eut pour sauver la vie à un grand nombre de soldats catholiques au tenips de Fesoalade de Gknève.

Le Dieu de miséricorde dont toutes les voies sont incompréhensibles, et duquel nous devons adorer les jugements sans en examiner la justice avec une témérité présomptueuse, a permis en quelques occurrences que des entreprises saintes, qu'il avoit lui-même inspirées, n'aient pas eu le succès que Ton espéroit de ces desseins entrepris pour sa gloire.

Ainsi, plusieurs expéditions du Levant, et principalement la mémorable croisade que saint Bernard prêcha avec tant de zèle, et que Dieu même autorisa par tant de miracles, et les deux voyages de saint Louis outre mer, quoique entrepris pour une cause si pure et si sainte, eurent néanmoins des suites très-funestes et déplorables. Ce n'est pas que Dieu n'ait entièrement agréé et approuvé ces illustres actions, et qu'il n'en ait tiré de grandes utilités pour ceux qui sont morts dans ces

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combats ; mais, parce que le temps préordonné pour le recouvrement de la Jérusalem terrestre, n'étant pas encore arrivé, sa divine miséricorde avoit marqué ces précieux moments pour peupler la Jérusalem céleste, et pour loger dans son paradis ces grands courages qui ont prodigué leur vie pour la gloire de son nom, et dont le salut eût couru risque s'ils fussent morts en d'autres rencontres.

Nous devons faire un pareil jugement du succès infortuné, selon l'estime des hommes, de l'escalade qui fut posée aux murailles de Genève, l'an 1602, le douzième de décembre. Entreprise sainte, qui avoit été concertée avec tant de jugement, conduite avec tant de secret, ménagée avec tant d'adresse, et dont l'exécution ayant été commencée avec une si généreuse hardiesse et même avec l'apparence visible d'un si grand bonheur, eut une fin si funeste et si déplorable.

Il ne faut pas s'imaginer que Dieu n'ait eu trèsagréable un si bon dessein ; mais, sans doute, les heureux moments auxquels l'orgueil de cette ville rebelle doit être humilié n'étant pas encore arrivés, il voulut recevoir comme des victimes d'amour le sang de tant de braves guerriers, auxquels il semble qu'on ne peut dénier quelque auréole du martyre, puisqu'ils ont été massacrés pour la défense de son saint nom par la main cruelle des hérétiques.

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Ce que j'ai à raconter sur ce déplorable sujet de la vertu de notre sœur Jacqueline est digne de grande admiration. Son zèle et sa charité pour assister les soldats catholiques qui se trouvèrent engagés dans la ville, y parurent également considérables, durant le tumulte et le carnage effroyable que Ton faisoit des pauvres soldats et même des capitaines sans aucune miséricorde. Les hérétiques renouvelant toutes les cruautés des anciens tyrans, Dieu donna l'adresse à cette sienne servante, de retenir un bon nombre de soldats, exposant généreusement sa propre vie pour sauver celle de ses frères. Elle déclara ingénument, en ses redditions de compte, qu'elle en cacha dans une vieille cave plus de quatre-vingts qu'elle y nourrit secrètement durant plusieurs jours et qu'elle trouva moyen de faire sauver l'un après l'autre; et pour empêcher qu'ils ne fussent reconnus et découverts, elle fut inspirée de leur faire- des habits de toile, à la mode du pays. Pour ce sujet, mettant à profit les grosses alarmes, elle enleva tout le gros linge qui étoit dans le logis, et dit à son maître et à sa maîtresse que, durant le tumulte, le linge avoit été enlevé ; ce qui étoit véritable, bien que son maître n'en comprît pas le mystère.

Ayant fait évader ainsi heureusement tous ces pauvres soldats, elle eut un scrupule d'avoir enlevé le linge de son maître, quoiqu'elle l'eût fait pour une œuvre si

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sainte et si charitable ; et, pour n'en souffrir plus longtemps sa conscience chargée et recevoir d'ailleurs la consolation d'avoir assisté ses pauvres frères à ses propres dépens, elle alla trouver son maître et sa maîtresse, et leur dit qu'il étoit vrai que durant l'alarme tout leur linge avoit été enlevé, mais qu'elle en avoit un grand scrupule, parce que si elle eût été plus zélée pour leur service, elle eût pu empêcher cette perte ; et que, voulant n'en avoir point la conscience chargée, elle leur déclaroit qu'elle leur remettoit entièrement les sept années de gages de ses services qu'ils lui dévoient, et que, si cette somme ne suffisoit pas pour les dédommager, elle s'offroit à les servir autant d'années qu'il leur plairoit, pour achever le remboursement.

Le maître et la maîtresse, ayant expérimenté si longtemps la fidélité de cette servante, furent ravis en admiration d'une proposition si extraordinaire et si désintéressée, et lui déclarèrent qu'ils étoient trop assurés de sa fidélité en leur service, qu'ils savoient trop bien qu'il n'y avoit point du tout de sa faute en cette perte, et qu'ils ne prétendoient point lui rabattre un denier de ses gages, la priant seulement de vouloir leur continuer ses ser\ices.

Mais comme ils ne pénétroient pas la plus haute pensée de cette âme qui étoit le désir de se voir dépouillée de ses propres commodités pour avoir sauvé là vie à ses frères en

Notre Seigneur, ils ne purent obtenir cette condescendance de son esprit ; elle leur dit que la religion catholique marchoit plus consciencieusement ; qu on lui avoit confié le soin de leur linge, que c'étoit à elle d'en répondre, et qu'elle ne vouloit point laisser ce mauvais exemple aux autres servantes ; et que, s'ils ne lui promettoient de recevoir ce remboursement, elle quilteroit sur l'heure leur service, et il fallut acquiescer à son désir.

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