CHAPITRE VIII
Gomme la iODor Jacqueline convertit à la foi catholique la maîtresse du logis et trouva le moyen de lui faire recevoir les sacrements devant que mourir.
Après cet acte héroïque, notre chère sœur Jacqueline, qui ne demeuroit plus dans Genève que par obéissance et pour y assister les catholiques, suivant l'avis de son sage directeur, se sentit fortement inspirée de sortir de cette Egypte infortunée. Lorsque l'occasion se présentoit d'aller sur les rives du lac Léman, pour laver le linge et pour quelque autre nécessité du ménage, elle faisoit de tristes complaintes sur l'endurcissement de ce peuple abandonné aux désirs de leurs cœurs et à Tignominie de leurs honteuses passions : on eût dit de voir Marie, sœur de Moïse, sur le rivage du Nil, ou une fille d'Israël recommencer ses lamentations au bord des fleuves de Babylone.
Les grâces répandues sur les lèvres de son directeur se présentoient incessamment à son esprit, et, comme il lui avoit laissé la liberté de se retirer de Genève, lors-
qu'elle se trouveroit excitée intérieurement de le faire, dès le commencement de Tannée 1603, elle adressa une très-instante prière à la sainte Vierge. Tous les jours, le matin et le soir et souvent même durant la journée, elle conjuroit cette Mère de toute bonté de lui ouvrir le moyen de pouvoir sortir d'un lieu oii les mérites delà passion de son Fils, renfermés dans les Sacrements, n'étoient pas seulement profanés, mais entièrement anéantis, et où pareillement sa qualité de médiatrice et d'avocate des pécheurs étoit proscrite etdéshonorée. Elle eut aussi recours à son bon ange, k la protection duquel elle eut une singulière confiance et une tendre et fervente dévotion.
Dès le moment que son directeur, lui donnant la sainte communion, lui dit que son bon ange lui servoit de clerc en ces rencontres secrètes, elle invoqua encore l'ange tutélaire du serviteur de Dieu, qui dès lors eut une intelligence particulière avec le sien au sujet de sa conduite ; et elle conjura ces trois puissants intercesseurs de vouloir la libérer du service auquel elle étoit engagée pour tout le reste de l'année.
Notre Seigneur exauça les désirs de sa servante, et, s'il différa un peu de l'accomplir, il la récompensa d'une bénédiction qu'elle eût achetée au prix de sa propre vie.
Sa maîtresse étoit tombée dans une phthisie, Jacqueline la servit environ l'espace de onze m'ois avec tant de
soin, non-seulement pour le corps, mais, ce qui est le plus important, pour la guérison de son âme ; elle gagna tellement son affection et sMnsinua si doucement dans son esprit, qu'elle prit la liberté de lui parler de la religion. P?r la force des saintes raisons que Dieu lui donna , elle toucha enfin le cœur de cette femme, lui fit abjurer rhérésie en secret, lui enseigna toutes les prières qu'elle savoit selon l'usage de la sainte Église catholique, et, bref. Dieu conduisant son dessein , elle trouva le moyen de faire confesser plusieurs fois la pauvre malade.
Un jour, avec esprit de simplicité chrétienne, ayant entendu la messe à Annemasse , et ayant découvert à M. Henry Avrillon, curé de cette paroisse, comme quoi elle avoit converti sa maîtresse, elle ajouta que cette bonne âme avoit un très-grand désir de communier, mais que, par la crainte de son mari, cette femme n'osant pas sortir de Genève, elle lui demandoit une hostie consacrée pour la lui porter. Et disant ces mots, elle présenta un beau mouchoir et bien blanc , assurant le curé qu'elle ne toucheroit point l'hostie avec ses mains , et la feroit recevoir avec très-grande révérence à sa chère maîtresse qui alloit mourir. Mais le bon curé n'avoit pas le pouvoir de lui remettre entre les mains, quoique très-pures, ce trésor du ciel et de la terre. Jacqueline, bien affligée de voir sa maîtresse hors de l'espérance de recevoir le pain des anges, qui fortifie les justes en ce passage de la
mort, eut recours à la Sainte Vierge et à son bon ange, et à celui de son directeur, qui étoient ses trois ordinaires refuges ; elle leur demanda la faveur pour sa maîtresse languissante qu'elle reçût la sainte Communion avant que de mourir. Elle fut singulièrement consolée peu de jours après. Notre Seigneur, pour accomplir les desseins adorables de sa providence, voulut qu'un ambassadeur de France, près les cantons de Suisse, passât par la ville de Genève : il avoit un aumônier à sa suite, personnage vertueux : et, comme ce bon seigneur étoit envoyé dans un pays la plus grande partie hérétique, son aumônier portoit toutes les choses nécessaires pour dire la sainte Messe.
Notre sœur Jacqueline, voyant cet ecclésiastique, fut inspirée de s'adresser à lui : elle lui découvrit son secret, et lui dit qu'il ne devoit appréhender aucun péril en cette action; parce que sa maîtresse étant si malade, elle ayoit la charge de veiller proche d'elle , et que durant le gros de la nuit , lorsque tous ceux du logis seroient endormis plus profondément, elle l'introduiroitdansla chambre où il auroit tout le temps qu'il lui plairoit pour entendre la confession de la pauvre malade, et de lui donner ensuite le viatique , qu'elle attendoit pour achever son mortel pèlerinage.
Le bon ecclésiastique fut touché sensiblement d'une proposition à laquelle il s'attendoit peu dans la ville
capitale de Thérésie. Considérant l'obligation où sont les prêtres d'assister les fidèles et de leur administrer les sacrements en cette extrémité, même au péril de leur vie, il répondit qu'il iroit très-volontiers entendre la confession de la malade et lui administrer le sacrement de pénitence ; mais que, pour lui donner la sainte communion, il n'éloit pas en son pouvoir, n'ayant point d'hostie consacrée, et étant défendu de dire la messe dans Genève. Notre sœur Jacqueline, remarquant le zèle du charitable aumônier, ne se découragea point. « Monsieur, lui ditelle, s'il vous plaisoit, je trouverois bien un moyen pour vous faire dire la messe. »
Elle lui raconta comme quoi elle avoit caché les soldats catholiques dans une vieille cave et qu'il lui seroit facile de dresser une table dans la même cave, de la couvrir de nappes bien blanches , selon qu'il ordonneroit le plus promptement qu'il seroit possible, et que des chandelles pourroient servir au lieu de cierges en cette nécessité où la charité de Notre Seigneur Jésus- Christ et celle du prochain dévoient le presser à ne refuser point cette grâce. Le vertueux ecclésiastique admira de plus en plus la sagesse et l'infusion de l'esprit de Dieu sous la simplicité évangélique de cette servante : quelque péril qu'il remarquât en cette entreprise, il s'offrit à faire tout ce qu'elle lui proposoit. Elle ne perdit pas un moment. Dans cette cave obscure, elle dressa
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proinpteinent un autel pour offrir ce sacrifice que le Fils de Dieu voulut instituer la nuit, et qui est une cène on un banquet de lumière. Tous ceux du logis s'étant retirés dans leurs chambres pour dormir, Jacqueline avertit le charitable confesseur que l'heure étoit commode. Il trouva la nouvelle convertie dans de saintes impatiences de s'unir à son Dieu sur la terre parle sacrement de l'amour, et de recevoir réellement sous les espèces sacramentelles le corps précieux du Rédempteur qu'elle espéroit d'aller voir bientôt sans voiles dans le ciel. Elle se confessa avec une grande contrition de cœur et douleur d'esprit des péchés de sa vie passée et principalement de son obstination dans l'hérésie, qu'elle abjura encore. Ensuite, son confesseur, lui ayant donné l'absolution , alla tout du même pas célébrer la sainte Messe dans cette cave où il trouva tout bien préparé. Un officier de la nraison de l'ambassadeur l'accompagna pour lui servir à la messe, et la chère sœur Jacqueline l'entendit.
Bon Dieu ! que cette cave obscure fut resplendissante et remplie de brillâmes lumières durant le saint Sacrifice! Trois seules personnes visibles y composoient le train de ce Roi immortel qui s'y offroit h son Père par les mains du prêtre; mais en vérité je crois qu'un million d'esprits de la milice céleste y accoururent pour en être les^spectateurs et les admirateurs.
La messe étant achevée, le prêtre prit la sainte hostie, qu'il avoit consacrée, et la porta révéremment dans un corporalier ; suivi de Tofficier et de la dévote servante, il rentra dans la chambre de la bonne malade, et lui ayant fait un discours succinct sur la grandeur du gage qu'elle recevoit, elle renouvela sa profession de foi, en la présence de ces trois personnes, et le prêtre lui donna le viatique du salut, qu'elle reçut avec des consolations inexprimables. Après quoi, l'aumônier et le vertueux officier, qui avoient les yeux baignés de larmes de joie, se retirèrent sans bruit. La dévote Jacqueline passa le reste de la nuit proche le lit de son heureuse maîtresse, à lui rendre les services nécessaires ; et, lorsque la maladie l'empêchoit de dormir, elle l'entretenoit sur le bonheur ineffable dont elle venoit d'êti*e faite participante.