CHAPITRE X
Slle vient demeurer dans Annecy, où elle a l'honneur de vivte tout la direction de notre vénérable Fondateur.
Libre de faire élection d'une autre manière de vie, Jacqueline résolut d'imiter l'exemple de la Cananéenne qui, pour recourir heureusement à Notre Seigneur, sortit nonseulement de Tyret deSidon, mais voulut encore s'éloigner de la frontière de ces villes idolâtres, afin de perdre entièrement l'usage et le souvenir de leurs pratiques impies.
Elle se rendit dans Annecy au commencement de l'année 1604, environ le mêaae temps auquel notre vénérable Fondateur eut la révélation du futur établissement de notre petit Institut, et auquel les images des premières mères que Dieu avoit choisies pour commencer ce grand œuvre lui furent représentées ; il n'est pas improbable que cette bonne sœur fut de ce nombre heureux. Sans aucune connoissance ni habitude dans la ville d'Annecy, elle fut obligée d'aller offrir ses services à la maîtresse du
logis de l'Horloge, qui étoit une bonne femme, vertueuse, et de la piété de laquelle Jacqueline s'étoit informée. Comme elle avoit une parfaite intelligence pour le tracas du ménage, elle y fut reçue avec bien de la joie ; sa maîtresse Testima bientôt, et la chérit comme si elle eût été sa propre sœur ou sa fille ; mais le dessein de notre bonne Jacqueline regardoit tout autre objet. Elle ne cherchoit d'autre estime que celle de Dieu, et n'avoit d'autre ambition que de continuer d'être la fille spirituelle de notre vénérable Fondateur.
La seule peine qu'elle eût, fut de ne pouvoir aborder ce grand Prélat ; non qu'il fût d'un accès difficile, ou que l'entrée de son palais ne fût ouverte et offerte à toute heure aux pauvres, lesquels y étoient reçus aussi favorablement que les riches, et qui même y trouvoient de plus grands accueils. On sait que cet homme de Dieu faisoit gloire d'avoir les plus infects pour ses plus chers pénitents, afin d'honorer en ces membres infirmes ce Dieu pauvre et infirme qui a voulu se rendre leur chef et paroître en cette qualité'comme un lépreux sur la croix, et comme le roi des misérables sur le Calvaire.
Ce ne fut donc point l'appréhension d'être rebutée à la porte du palais ; la seule discrétion de Jacqueline la priva durant quelques semaines de la consolation qui avoit été Tunique motif de sa retraite en cette ville.
Elle voyoit une telle affluence de personnes qui accou-
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roicnt de toutes paris h cet oracle sacré, et qui venoient le consulter et recevoir ses salutaires avis pour la direction de leur conscience, qu'une moindre patience que la sienne se fût lassée, et une charité moins vaste et moins généreuse eût succombé sous le poids. Jacqueline voulut attendre un temps où elle eût moyen de se rendre moins importune à son unique directeur, et de l'aborder sans l'interrompre de ses plus importantes applications.
Cependant elle vivoit dans une profonde quiétude et dans une suavité non pareille ; il lui sembloit être comme les Israélites en Jérusalem, après leur retour de Babylone. Sur la fin de sa vie, l'une de ses plus grandes joies étoit de raconter les délices de son cœur au commencement de son séjour en cette ville. Elle étoit heureuse d'entendre seulement sonner pour Y Ave Maria, trois fois le jour, et pour les offices divins ; il lui sembloit que le son des cloches étoit une musique ou une harmonie céleste qui Tappeloit au paradis, et qui faisoit retentir à ses oreilles les cantiques éternels que les bienheureux chantent à Thonneur de TAgneau. Quoique ses emplois ne lui permissent pas d'assister aux offices, son bon ange lui suggéroit ces saintes pensées. Lorsque les affaires du logis Tobligeoient d'aller parla ville, profitant de l'occasion, elle entroit dans quelque église pour saluer et adorer avec une profonde révérence le très-saint Sacrement, et pour y révérer les cérémonies et la modestie des
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prêtres, qui étoient enflammés nouvellement d'une ferveur d'esprit extraordinaire, par les soins que notre vénérable Fondateur avoit pris pour la réforme du clergé, et plus efficacement encore par ses admirables exemples.
Cependant son attente fut heureusement récompensée. Ce débonnaire pasteur qui, l'année précédente, avoit institué les leçons du catéchisme dans l'église de saint Dominique, continuoit à faire cette exercice charitable et. à enseigner lui-même les principes de la doctrine chrétienne aux enfants et au menu peuple, toutes les fois que ses fonctions pastorales ou d'autres emplois plus urgents ne le divertissoient point de cette action sainrt, en laquelle il trouvoit ses plus chère délices. Environ trois semaines après l'arrivée de Jacqueline, il reprit donc le catéchisme avec sa charité ordinaire. Jacqueline, en ayanteula nouvelle, ne manqua point de se trouver des premières à ses douces leçons.
Pour se rendre plus intelligible, il parloit d'un langage familier, se servoit de comparaisons vulgaires et faisoit plusieurs interrogations à ses disciples. Obligé de s'adresser tantôt aux uns et tantôt aux autres, il remarqua cette bonne fille dans la foule, et ne méconnut pas sa brebis. S'approchant d'elle et lui jetant un regard aimable et modeste, il prit entre ses bénites mains la croix qu'il portoit à son cou, comme s'il eût voulu l'ouvrir, pour lui
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témoigner qu'elle rappeloit en son esprit le souvenir de la botte d'argent qu'il avoit tirée de son sein, et qu'il avoit ouverte pour lui donner la sainte communion dans Genève.
Les domestiques du serviteur de Dieu, qui appréhendoient qu'il ne prit quelque mal s'il s'arrêtoit plus longtemps, après avoir catéchisé près de deux heures, et avoir fait une exhortation très-fervente, kla fin du catéchisme, le prièrent de vouloir se retirer ; à quoi il acquiesça, ayant ordonné à Jacqueline de venir le trouver le jour suivant. Elle se mit à genoux, et, pour l'heure, elle ne fit autre chose que de lui demander sa sainte bénédiction, laquette il lui donna volontiers.