‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 67 sur 94 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Comme eUe entra dans l'Znstiluli dès la naissance d'ioelui| et se renferma avec nos premières Mères.

Elle reçut la consolation qu'elle avoit demandée. Dieu lui ayant fait la grâce d'entrer dans la petite maison du faubourg de la Perrière de cette ville d'Annecy, à l'instant même de la naissance de notre petit Institut et de se renfermer dans cette nativité avec nos trois premières Mères. La bonne Jacqueline fut la toute première qui accourut dans cette sainte maison pour y mettre toutes choses en état, et lorsque notre vénérable Fondateur y conduisit les trois premières Mères, cette fidèle servante se jeta humblement à leurs pieds et leur promit entre les mains sacrées de l'homme de Dieu toutes sortes de services et une entière fidélité.

Durant la nuit suivante, qui fut éclairée de tant de lumières célestes, nos premières Mères l'ayant passée presque tout entière en oraison et en amoureux collo-

ques, pendant lesquels Notre Seigneur leur découvrit les grands desseins que sa bonté avoiten rétablissement de notre petit Institut, la sœur Jacqueline leur tint compagnie. Elle n'avoit point de peine à pratiquer Texercice de l'oraison en cette sainte retraite, puisqu'elle avoit trouvé le secret de s'y appliquer sans divertissement parmi le tracas du ménage et le trouble confus d'une hôtellerie. Cela n'empêcha pas néanmoins que, dès la pointe du jour, elle ne se levât pour aller travailler au jardin , après avoir adoré son Créateur, et lui avoir offert en sacrifice les prémices de la journée et tous les moments de sa vie.

Ce fut l'exercice que cette chère sœur commença de pratiquer; nos premières Mères, qui la trouvèrent à cet emploi a leur lever, admirèrent sa diligence, sachant en quel exercice elles avoient passé presque tout le temps de cette nuit fortunée. Et, comme ces chères Mères, pour établir notre Institut sur l'unique appui de la Providence divine et sur l'imitation de la pauvreté de la crèche, s'étoient du tout appauvries, Jacqueline, ne trouvant provision quelconque dans la maison , alla d^ mander a notre digne Mère ce qu'elle appréteroit pour le dîner. Cette vénérable Fondatrice, laquelle en l'exécution d'une si sainte entreprise, transportée de la sage folie de la croix, n'avoit eu aucune pensée à pourvoir aux nécessités du boire ni du manger, ni aucun souci du

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lendemain, se mit à sourire et lui répondit : « Ma bonne sœur, Notre Seigneur y pourvoira. »

Cependant, notre vénérable Fondateur arriva pour bénir la petite chapelle et pour dire la sainte Messe, en laquelle nos trois premières mères et leur fidèle tourière reçurent la sainte Communion et s'offrirent à la trèssainte Trinité. Après quoi, leur angélique directeur, avant de se retirer, leur fit un long entretien.

Dix heures étoient déjà passées. Notre chère sœur Anne-Jacqueline, ne voyant arriver aucune provision pour préparer le dîner, sans inquiétude, alla dans le petit jardin recueillir un peu d'herbes et emprunta une écuéllée de lait d'une voisine , et les fit cuir et bouillir ensemble. Ce fut tout le régal et le premier festin de ces nouvelles récluses; mais celui qui ne met pas en oubli les petits oiseaux abandonnés dans leur nid, et qui par sa providence merveilleuse leur envoie l'aliment nécessaire dans le temps opportun, exerça la même miséricorde à l'endroit de ses fidèles servantes.

Sa bonté inspira la pensée charitable à M. le président Favre de donner le premier repas à ce petit essaim d'abeilles nouvellement renfermées dans leur ruche; comme elles se mettoient à table, un de ses domestiques battit à la porte et apporta de sa part du pain, du vin et de la viande.

Cette charité arrivée si à point drtnna une indicible

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consolation â notre sœur Jacqueline, et un sensible repentir de n'avoir pas été assez soumise à croire avec simplicité d'esprit que la Providence divine, qui envoya un ange pour porter un pain recuit sous la cendre, afin de nourrir le prophète délaissé dans un désert, auroit encore la bonté de pourvoir au pressant besoin de ses petites servantes.

Cependant elle ménagea si bien la charité de M. Favre, qu'elle fit durer toute la semaine ce qu'il avoit envoyé pour un dîner ; telle étoit la sobriété et l'abstinence de ces premières Mères. Mais la bonne Jacqueline, qui s# jugeoit indigne de manger comme les autres, ne prenoit que du pain et de l'eau ; encore s'estimoit-elle trop heureuse et n'eût pas voulu changer sa condition avec celle des plus grandes reines de la terre.

Pour toutes richesses, nos premières Mères n'avoieni qu'une vache qu'elles gardoient l'une après l'autre alternativement. La bonne Jacqueline avoit la charge de la conduire au petit verger le matin , et le soir de la ramener à l'étable, comme aussi de tirer le lait, duquel, avec les herbes du jardin , elle préparoit les pitances de la communauté.

L'austérité de leur vie étoit si extraordinaire et si fervente en ce commencement, où régnoient les prémices de la pureté de l'esprit, que notre débonnaire Fondateur fut obligé de lui apporter un juste tempérament. En par-

ticulier, il ordonna à cette bonne tourière de n'être point si rigide à soi-même et de ménager plus discrètement les heures de son repos et de son sommeil , qu'elle ne prenoit pas suffisamment pour se soutenir. Elle avoit coutume de se lever durant Tété à deux heures après minuit pour soigner son jardin, afin d'avoir le temps de faire les autres grosses besognes; elle ménageoit les moments qu'elle pouvoit trouver de reste pour aller tout au long des haies et même sur les murailles de la ville amasser des herbes à nourrir la vache, du lait de laquelle elles vivoient.

Notre dign6 Mère nous a raconté plusieurs fois que ses premières compagnes et elles recevoient une consolation extraordinaire de voir la modestie, le silence, la dévotion de cefle bonne fille parmi ses occupations extérieures; elles la regardoient comme un modèle de la perfection de la vie mixte ; ses pensées étant dans le ciel, au même temps que ses mains travailloient à la culture de la terre, et son cœur recueilli en Dieu, pendant qu'elle étoit obligée de traiter et de converser avec les créatures.

Voici le propre témoignage que notre très-digne Mère a rendu de la vertu de notre sœur Jacqueline après son décès, et qu'elle nous a laissé écrit de sa propre main.

« C'étoit, dit-elle, une fille d'un si bon et d'un si « solide jugement, que j'étois toute consolée de rece-

« voir ses avis en nos petites affaires; j'ai mêmeremar- « que en elle , qne Dieu lui avoit donné un si merveil- « leux discernement des esprits, que lorsque les filles « se présentoient pour demander rentrée dans notre « congrégation , elle ebnnoissoit soudain leur esprit , « leurs talents, leur humeur, leurs inclinations et leur « portée, jugeant très-sainement des emplois auxquels « elles seroient propres ; et elle venoit me le dire avec « tant d'ingénuité, candeur et simplicité d'esprit, que je « ne pouvois pas m'empécher d'admirer; et il ne me « souvient point qu'elle ait jamais erré en ce discerne- « ment.

« En notre commencement, elle faisoit toutes les cho- « ses pénibles de la maison, et l'unique contestation que « j'avois avec elle, c'étoit sur la peine qu'elle avoit à « prendre le loisir suffisant pour son repos et pour sa ré- « fection. Le grand mépris qu'elle avoit de soi-même lui « persuadoit que tout ce qu'elle donnoit à son corps « étoit une chose perdue. Ordinairement elle s'appli- « quoit les noms les plus vils et les plus méprisables « et avoit aussi sa bonne part , de même que nos autres « Mères, aux plus basses fonctions, et que l'amour divin « relevoit si hautement devant Dieu , pour flairer à son « rang les odeurs infectes, qui, exhalées des plaies des « pauvres, se convertissent en un doux parfum, lequel « embaume toute la cour céleste. Je fus obligée de lui

« régler les heures de son repos et de son travail, afin que « vivant toutes en parfaite communauté, leurs peines « et leurs couronnes fussent pareillement communes. »

Cette bonne sœur a conservé, toute sa vie, cette sainte inclination pour le service des pauvres ; en telle sorte que le congrégation ayant été érigée en titre de religion, et nos sœurs obligées a la plus étroite clôture, suivant les sacrés canons du con,cile de Trente, elle ne désista point de <îontinuer ce charitable exercice autant que Tobéissance et l'état de sa profession pouvoient le lui permettre, ayant le soin de donner des onguents et des drogues à tous les pauvres qui venoient en demander; sainte pratique, qui a toujours été continuée, et qui Test encore aujourd'hui dans ce premier monastère , pour houorer ce premier esprit de nos Mères et pour en conserver tout ce qui peut être compatible avec la plus haute perfection , à laquelle elles furent appelées ensuite, et nous après elles.

Suivant une si pieuse intention , la charitable tourière avoit un soin extraordinaire de ramasser tout ce qu'elle pouvoit pour les pauvres et retranchoit même de sa propre nourriture, s'ôtant le morceau de pain de la bouche pour le leur donner.

Sa dextérité étoit merveilleuse à trouver des moyens pour faire soulager leurs nécessités. Ayant appris de son sage directeur qu'il faut toujours recourir aux plus misérables, lorsqu'elle prenoit des ouvriers pour le service

du monastère, elle faisoit le choix des plus pauvres ou de ceux qui avoient une plus grande peine à gagner leur vie. Et comme on lui dii un jour, si elle ne faisoit point de scrupule de leur faire gagner Taumône qu'elle leur donnoit, et que c'étoit plutôt leur payer leur salaire que de leur faire la charité, elle répondit au contraire, que, les occupant, elle leur faisoit une double charité, c'est-àdire une charité spirituelle encore plus grande que la corporelle, les éloignant des occasions du mal, où l'oisiveté et leur manière de vie fainéante et libertine les tiennent souvent engagés.

La plupart des pauvres, disoit-elle, sous le prétexte de leur mendicité, sont des vagabonds , qui vivent sans aucune dépendance ni discipline : ils n'ont ni curé, ni pasteur, ni paroisse; ils n'obéissent à personne; ils se tiennent aux portes des églises et, le plus souvent, ils ne savent point du tout la manière de prier Dieu. Assurant qu'elle n'avoit point trouvé de personnes plus mal instruites , ni plus ignorantes des principes de la doctrine chrétienne, que cette sorte de pauvres, c'est, reprenoit-elle, une double miséricorde de leur faire gagner l'aumône qu'on veut leur donner, et pour rendre la charité tout entière, il faut leur enseigner le devo/r d'un bon chrétien en les faisant travailler, et ne rechercher leur travail que pour trouver l'occasion et le moyen de les instruire de leur salut.

C'étoient les saintes maximes qu'elle pratiquoit à l'endroit de cette sorte de pauvres. Toutes les fêtes et les dimanches, elle en assembloit un grand nombre, devant la porte du monastère, auxquels elle enseignoit les commandements de Dieu et de l'Eglise, et la manière de faire l'examen de conscience et de prier Dieu le soir et le matin, et la méthode pour se confesser et communier dévotement, et ne leur donnoit point l'aumône qu'ils n'eussent retenu quelque instruction pour leur salut.

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