‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 68 sur 94 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

CkmUnuaUoii de U même matière.

Simple tourière, ou domestique externe, elle avoit la licence d'aller par la ville, où elle s'informoil des pauvres honteux ; elle en avertissoit incontinent notre digne Mère, suivant Tordre qu'elle en avoit reçu ; et, quelle que fût Textréme pauvreté de notre monastère, néanmoins la charité, qui est tout industrieuse, suggéroit des moyens h cette digne Mère, de rendre des assistances aux uns et aux autres, qui excédoient les facultés de la maison. L'on éprouva véritablement alors que l'aumône est une source qui ne tarit jamais. L'on voit à l'œil l'eau qui découle d'une fontaine, mais l'on ne voit pas les veines ni les canaux par où elle y retourne, parce qu'ils sont cachés dans le sein de la teiTC, et la source ne laisse pas d'être toujours pleine, quoique nous ne connoissions pas où, ni comment elle se remplit : ainsi nos chères Mères, cachant leurs charités dans le sein des pauvres, la source ne fut jamais épuisée. Notre Seigneur leur envoyoit des béné-

dictipns d'autant plus abondantes qu'elles faisoient des distributions plus excessives et qui excédoient leur puissance, mais non pas la confiance qu'elles avoient en sa paternelle bonté.

Notre vénérable Fondateur continuoit alors de faire le catéchisme tous les dimanches, avec son incomparable zèle. La bonne sœur ne'manquoit jamais d'y assister et, au sortir de l'exhortation, elle assembloit les pauvres pour leur faire ses distributions, réservant pour ce jour-là ses principales largesses. Mais elle ne donnoit le pain corporel qu'à ceux qui avoient retenu la parole céleste, que cet oracle du Saint-Esprit leur avoit distribuée, et qui est le solide aliment de l'âme. Par cette industrie, tous les pauvres se rendirent plus attentifs, et tâchèrent d'imprimer plus fortement en leur mémoire les saintes maximes qui leur étoient enseignées.

Notre vénérable Fondateur, qui s'étoit déclaré le père des indigents et le partisan général de la charité, recomniandoit en tous ses sermons, avec des raisons énergiques, la compassion que les riches sont obligés d'avoir pour les pauvres, et que cette commisération ne doit pas seulement être affective et dans le simple désir, mais effective par le soulagement actuel de leurs misères.

Cette bonne sœur (qui admiroit tous ses discours et qui les recevoit comme une mère perle boit la rosée qui tombe du ciel à la naissance de l'aurore) prit un jour la

352 AnnE-jAcouEUDE coste.

confiance de lui dire : « Monseigneur, dans tous vos sermons, vous exhortez avec un si grand zèle à faire Faumône ; je voudrois bien aussi qu'il plût k votre charité d'enseigner comme quoi il faut la recevoir chrétiennement ; parce qu'en vérité, si les riches ont besoin d'être excités k faire la charité, je crois que les pauvres n'ont pas moins de nécessité d'être instruits des motifs qu'ils doivent avoir en la recevant ; la plupart la prennent comme des bêtes, sans réfléchir k la miséricorde de Dieu, qui en est le principal distributeur. »

L'homme de Dieu admira la pensée de cette fille, et reçut l'avis avec tant d'humilité, d'agrément et de bénignité, que le dimanche suivant, en son catéchisme, il fit un discours admirable des mauvais riches et des mauvais pauvres; et ensuite des bons riches et des bons pauvres, en faveur desquels il conclut son discours, qui fut d'une merveilleuse utilité pour les pauvres, et une sainte leçon pour les riches.

Un jour, en allant porter l'aumône k des malades, réduits en extrême nécessité, une femme grossière lui déchargea un grand coup de bâton sur le visage, ce qui la mit tout en sang, et, non contente, la chargea de mille injures, se plaignant de ce qu'elle neluidonnoit point comme k ces pauvres infirmes. La bonne sœur ne répondit pas une seule parole et ne témoigna aucun ressentiment d'un si sanglant outrage, et qui lui étoit fait si in-

justement, se remettant en la mémoire la patience et la douceur de Notre Sauveur, qui se laissa conduire au supplice, comme un agneau débonnaire à la boucherie, sans ouvrir la bouche pour se plaindre.

Il est vrai que notre digne Mère, la voyant en cet état et lui demandant qui Tavoit blessée, elle raconta naïvement la vérité; mais sans se plaindre de celle qui Tavoit frappée, et plutôt excusant sa précipitation sur la pauvreté où elle étoit réduite.

Notre digne Mère, appréhendant quelque autre insolence pareille pour Tavenir, dit à cette bonne sœur qu'elle ne vouloit plus Texposer à recevoir de semblables outrages, et que désormais on feroit toutes les aumônes aux pauvres qui se présenteroient à la porte du monastère. Mais la bonne sœur jeta tant de larnws et fit des supplications si ferventes à notre digne Mère de lui laisser ces précieuses occasions de souffrir quelque affront pour la charité, qu'elle lui permit de suivre son train ordinaire, pour ne lui ravir point un si excellent mérite, et ne priver point lespauvres de ses assistances charitables.

Une autre fois, un gueux insolent, de ces vagabonds qui courent la campagne pour ne rien faire, par une même jalousie, voyant qu'elle donnoit aux vrais pauvres et nécessiteux plutôt qu'à lui, la poussa dans le lac, où elle fut plongée dans l'eau et mouillée en telle sorte qu'elle fut obligée de changer d'habits.

354 ANWB-JACQUELINE COSTE.

Notre digne Mère lui ayant dit qu'elle méritoit bien œ traitement, pour la mortifier du trop de complaisance qu'elle prenoit en la compagnie des pauvres, elle lui répondit humblement : « Ah ! ma bonne Mère, si vous aviez entendu ce que Monseigneur a dit du glorieux saint Etienne et du grand bonheur qu'il y a d'être choisi et destiné de Dieu pour distribuer les aumônes de l'Eglise, je m'assure que Votre Charité m'exhorteroit encore davantage à chercher les occasions de converser incessamment parmi les pauvres. »

Sur le même sujet, elle fit encore une réflexion qui ne pouvoit procéder que d'une âme hautement éclairée. « Deux choses, disoit-elle, font ordinairement les croix des servantes et des personnes de basse condition comme moi : souveiites fois elles sont blâmées de leurs maîtresses sans aucun sujet et ne sont pas sans péril d'en être battues ; j'ai toujours eu des maîtresses trop indulgentes, dans Genève même, à la réserve des points de la religion, elles ont eu trop de complaisances pour moi ; bien loin de m'être trouvée en péril d'être battue ou seulement reprise, j'étois presque la maîtresse. Dieu me fait la grâce que les pauvres suppléent à ce que mes maîtresses auroient pu faire pour ma sanctification ; ne dois-je pas adorer la bonté paternelle de mon Dieu, qui ne veut pas souffrir que je perde ce trésor, et que les mains des pauvres me présentent les croix que j'aurois dû recevoir par les

ANISE-JACQUELIWE COSTE. 385

mains de mes maltresses, si elles eussent été plus exactes à examiner mes négligences ? »

Sa charité ne s'appliquoit pas seulement an soulagement du prochain en ses nécessités corporelles; ses plus grands soins étoient pour le salut de leurs âmes, en quoi elle fut si heureuse qu'elle sauva l'honneur à plusieurs ' filles. Plusieurs misérables et délaissées que le désespoir avoit jetées dans la pensée d'étouffer leur fruit, furent diverties de cet exécrable dessein par les sages exhortations de cette tourière, qui lisoit sur leur visage leur crime qui avoit reçu un don de Dieu pour leur faire confesser leur faute. Elle les conduisoit ensuite à son charitable Prélat pour en recevoir l'absolution au sacrement de Pénitence, et pour apprendre à se convertir à Dieu de tout leur cœur, suivant ses avis salutaires.

En une rencontre, elle s'exposa à un péril évident d'être assassinée pour arracher une jeune fille d'entre les mains des soldats qui l'emmenoient ; elle souffrit plusieurs coups de plat d'épée pour sauver la chasteté de cette innocente vierge. Elle fit tant de bruit, criant au secours et invoquant à haute voix l'ange de son charitable Prélat, et que les soldats furent effrayés par cette sorte de prière, 'et des personnes étant survenues au secours, ces loups ravissants lâchèrent leur proie, et la sœur Jacqueline, par l'assistance du bon ange qu'elle avoit réclamée, arracha la colombe d'entre les griffes des vautours,

Notre digne Fondateur, qui pesoit toutes les actions au poids du sanctuaire, a dit souvent que plusieurs prédicateurs Be faisoient pas tant de fruit pour les âmes que la pauvre Anne-Jacqueline par ses charitables emplois et par ses exemples.

Page 1