‹ Œuvres diverses, Volume 5Chapitre 69 sur 94 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Du pretsentiment et des sig^nes qu'elle eut du trépas de notre vénérable Fondateur, et des paroles qu'il lui dit à son départ pour son dernier voyag^e.

Notre vénérable Fondateur, au mms de novembre de* Tannée 1622, se disposa pour le voyage de France; et, comme il fut sur le point de son départ , la bonne sœur fut sensiblement touchée , ayant un pressentiment intérieur qu'elle ne le verroit plus en cette vie , et qu'au milieu de ce voyage, il feroit celui de l'éternité. Elle vint se mettre à genoux devant lui, pleurant à chaudes larmes, afin de recevoir sa sainte bénédiction pour la dernière fois.

Ce débonnaire pasteur lui dit : « Ma fille, j'ai bien fait d'autres voyages et je ne vous ai point vue pleurer à l'heure de mon départ; d'où vient donc que votre cœur est si oppressé maintenant? — Ah ! lui répondit-elle ,

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Monseipeur, le cœur me dit que ce voyage sera le dernier et que nous ne vous verrons plus, »

Notre très-doux Fondateur, qui connut aussi par révélation les dispositions de la divine Providence sur la mort de Jacqueline, lui dit en souriant : « Ma fille, mon cœur me dit que si je ne reviens pas, nous nous reverrons plus tôt que vous ne pensez. Cependant, tenez-vous en paix proche de Notre Seigneur; priez-le souvent pour moi et m'envoyez tous les jours votre bon ange. » Après quoi , il lui donna une image de la Vierge avec sa bénédiction, lui disant le dernier adieu.

Dès ce jour-là, cette fille pleura son charitable Père comme ayant déjà commencé à le perdre pour cette vie, tant étoit vif et pénétrant le pressentiment intérieur que le Saint-Esprit lui donnoit de son départ de ce monde, qui arriva le jour de la fête des saints Innocents de la même année. Si, avant son départ d'Annecy, elle en eut des pressentiments. Dieu lui en donna une connoissance distincte et certaine au même instant qu'il eut lieu.

Elle s'étoit mise en oraison , entre neuf et dix heures du soir; et, comme elle prioit la divine Bonté pour son débon naire Fondateur , et son bon ange de le visiter de sa part, ainsi qu'il lui avoit ordonné, et de lui rendre quelque bon office, sa chambre fut tout investie d'une clarté lumineuse qui lui donna d'abord une grande frayeur. Il lui vint en la pensée que le feu étoit dans la

maison; mais incontinent, ce petit trouble fut dissipé, et le calme ayant été rendu à son esprit, elle ouït ces paroles très-distinctement : Nous emmenons l'âme de ton père; loue Dieu. Aussitôt la clarté disparut, mais la chambre resta parfumée d'une si douce odeur qu'elle n'en pouvoit soutenir la suavité, et de toute la nuit elle ne ferma l'œil, son esprit réfléchissant continuellement sur la splendeur de cette lumière, sur la douceur de ce parfum , sur cette voix intelligible et céleste qui avoit frappé ses oreilles.

Cependant, cette abondance de suavité et la profonde paix qu'elle possédoit dans le fond de son âme , n'empéchoient pas les vifs ressentiments de son bon cœur sur une si grande perte. Lorsqu'elle voyoit nos sœurs, ou quelque autre personne de l'alliance de son doux fondateur, ou qui eût pratiqué la vertu sous sa sainte direction , les larmes lui venoient aux yeux et on eût dit que son pauvre cœur alloit se fondre de douleur. Elle se contint néanmoins dans les termes d'une juste modération , ne faisant pas moins paroître de générosité et de constance que de tendresse, rendant une soumission trèshumble au bon plaisir de Dieu.

Et ce qui fit connoître que la voix qu'elle avoit entendue n'étoit pas imaginaire, c'est que, dès le matin, avant que l'on reçût les nouvelles de la mort de notre vénérable Fondateur, elle raconta toutes les circon-

Stances de sa vision à notre sœur F. -M. Favrot, sa maîtresse; et, comme Ton observa l'heure et le moment auquel elle ouït la voix céleste, on trouva que c'étoit le même moment auquel cet homme angélique remit son esprit entre les mains de Dieu.

Cette chère sœur, quelques jours après, racontant encore plus distinctement les circonstances de cette apparition à notre très-digne mère De Chantai, elle assura que ce n'étoit point notre doux Fondateur qui lui avoit apparu, mais son bon ange, qui lui servit de clerc lorsqu'elle reçut la sainte communion de sa bénite main dans Genève ; et que, dès ce moment, ayant toujours eu une singulière révérence pour lui et une très-sincère confiance en sa protection, elle en avoit reçu de signalés bénéfices durant sa vie, et qu'il avoit eu la charité de lui rendre encore ce bon office en cette précieuse mort, qu'elle étoit certaine que c'étoit lui-même, l'ayant trèsbien reconnu. La constance de cette chère sœur contribua aussi beaucoup aux consolations de notre très-digne mère De Chantai, qui fut la plus affligée incomparablement, ayant fait la plus inestimable perte. Cette âme forte recevoit un très-grand reconfort des raisons solides qu'elle lui représentoit avec sa simplicité ordinaire ; et comme l'inférieure par sa condition donnoit les consolations à sa supérieure , notre chère Mère adoroit la conduite de Dieu, qui vouloit ainsi accomplir toute jus-

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lice sur elle, écoutant humblement les remontrances de sa sujette, se ressouvenant que notre divin Sauveur et souverain Maître avoit bien agréé les consolations d'un ange, au plus fort de son agonie.

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