CHAPITRE XVI
Bet faveon fentlblet qu'eUe reçut de noire vénérable Fondateur et de ion précieux trépas.
J'aurois bien de la peine à raconter toutes les grâces et faveurs que cette bonne fille reçut de son charitable Père, après qu'il fut entré dans la joie de son Seigneur; il ne la mit pas en oubli , il la visita plusieurs fois par une effusion de suaves odeurs qui embaumoient toute sa chambre, et qui, par leur douceur sensible et plus certainement encore par les effets intérieurs qu'elles produisoient en son âme, lui faisoient expérimenter qu'elles ne pouvoient point provenir de la terre.
Le 29 janvier de la même année 1623, nos sœurs eurent la consolation de recevoir l'unique appareil à la sanglante plaie que la mort avoit faite à tous leurs cœurs, lorsqu'on nous rendit notre unique trésor, je veux dire le dépôt vénérable de notre bon Père, que la piété de Messieurs de la ville de Lyon avoit voulu retenir.
Cette bonne sœur ressentit une telle affluence de déh-
ces, et des odeurs si extraordinaires et si suaves, que toutes les poudres aromatiques de l'Arabie heureuse et tous les parfums que la reine de Saba offrit au roi Salomon, ne pouvoient égaler les douceurs dont elle se res- ^ sentit embaumée. Grâce qui lui fut continuée durant près de six semaines, en telle manière que toutes les fois qu'elle approchoit de notre petite chapelle, elle tomboît en défaillance.
Elle connut, peu de jours après, que la prophétie de son cher Père seroit accomplie, et qu'ils se reverroient bientôt, ainsi qu'il l'avoit prédit, lui disant le dernier adieu. Le corps bénit fut à peine inhumé, que notre bonne sœur n'eut plus qu'une vie languissante; on eût dit que son cœur avoir été renfermé avec ces sacrés restes dedans un même sépulcre. Incontinent elle fut travaillée d'une fièvre lente qui s'attacha bientôt aux substances, et lui fit cracher le poumon. Une furieuse douleur de tête augmenta ses autres maux, la pressant si violemment que l'on appréhenda que les yeux ne lui sortissent par la véhémence de l'effort.
Les médecins craignoient qu'un mal si aigu et si continu la fît entrer en délire; mais Notre Seigneur non-seulement lui conserva toujours une entière présence et fermeté de l'esprit, mais voulut même la proposer comme un miroir de patience et de conformité à sa sainte volonté, sous l'accablement de tant de souffrances.
En admiration des soips que les sœurs prenoient à la servir, elle s'en témoignoit confuse, leur disant : « Mes chères Mères, si la charité dont ce cher institut fait sa plus haute perfection, vous empêche de me traiter comme mes péchés Texigeroient, du moins que Ton me traite selon ma petite condition. » D'autres fois elle disoit : « Ne fait-il pas bon voir une autre paysanne être ici traitée et servie comme une personne de naissance et de très-haute condition ! » Enfin , elle recevoit toutes les assistances avec les mêmes sentiments qu'elle avoit enseignés aux pauvres de l'hôpital , et l'on auroit peine à discerner si son humilité et son rabaissement n'excédoient pas sa douleur et sa patience.
Notre très-digne Mère ne la quitta janaais dans sa maladie ; elle renou>^a sa profession de foi entre ses bénites mains, sollicita tous les sacrements et les reçut avec une très-profonde révérence ; et sentant approcher l'heure de son repos éternel, elle demanda deux consolations k notre digne mère De Chantai : la première, qu'après sa mort elle eût agréable de lui faire mettre sor le cœur l'image de la Vierge que son charitable pasteur lui donna lorsqu'il lui dit le dernier adieu ; et la seconde d'ordonner à quelque sœur de lui faire la lecture de la passion de Notre Seigneur. Ces deux grâces lui furent accordées. Durant la sainte lecture, ses yeux et son esprit étoient attachés sur l'image de son Sauveur crucifié, unis-
wsant ses souffrances à ses divines passions, et le conjurant de vouloir sanctifier son agonie et sa mort par le mérite de la sienne qui est l'unique source de la véritable vie. Elle réclamoit souvent l'assistance de la sainte Vierge et le secours de son bon ange, et celui de son charitable pasteur, s'écriant : « Venez , ô pasteur charitable! venez, ô saint ange, qui m'avez obtenu tant de grâces, durant le cours de ma vie! venez avec mon ange, et ayez la bonté de recevoir ma pauvre âme pécheresse, pour la présenter à mon Dieu ! »
Elle réclamoit de cœur et prononçoit encore de bouche, très-fréquemment, les sacrés noms de Jésus, Maria ; et, comme on finissoit la lecture de la passion de Notre Seigneur, après avoir prononcé les sacrés noms de Jésus, Maria,, qui furent ses dernières paroles, elle fit ses derniers soupirs, et finit heureusement sa vie, par une mort qui, en vérité, a toutes les marques de la mort précieuse des Saints.
Elle mourut le 25 août de l'année 1623, âgée de 63 ans, dont elle en avoit employé 14 au service de ce monastère, et 27 sous la direction de notre vénérable Fondateur, en supputant depuis lé jour auquel elle eut le bonheur de communier de sa bénite main, dans Genève, et d'être admise dès lors pour sa fille spirituelle.