CHAPITRE V
D'une forte tentation qu'elle eut étant novice.
Quoique dès son entrée elle se mît dans une exactitude trè&-extraordinaire de toutes les observances des règles de Tlnstitut, Dieu, qui voulut que sa vertu fût h répreuve, permit qu'elle fût exercée par une tentation d'autant plus violente qu'elle sembloit plus raisonnable, et qu'elle l'attaquoit par la partie qui, eu égard à son bon naturel, lui étoit la plus sensible.
Si l'amour des mères pour les enfants est un grand amour, il se rencontre quelquefois que celui des enfants pour les pères et pour les mères n'est guère moindre. Cette cbère sœur en fit une triste expérience. Toutes les ardeurs avec lesquelles elle avoit renoncé au monde pour se donner à Dieu n'auroient pu étouffer les tendresses de l'amour naturel qu'elle avoit pour sa mère ; amour qui étoit juste en son principe et en son objet , et qui n'eût rien eu de répréhensible en aucune circonstance, hore qu'il lui causoit de l'inquiétude, la troul^loit dans ses II 12
exercices, et retardoit la ferveur de ses dévotions. Elle fil tous les efforts imaginables pour effacer cette idée, et plus elle tâchoit de Téloigner, plus elle revenoit et lui paroissoit aimable , donnant de si rudes atteintes à son cœur, qu'elle ne pouvoit empêcher ses yeux d'en témoigner par leurs larmes. Se connoissant trop foible pour vaincre toute seule une si douce mais si forte passion, elle s'alla jeter aux pieds de notre digne Mère et lui découvrit sa peine.
Cette digne Mère si savante, si experte en ce genre de combat, et qui avoit triomphé si glorieusement des atteintes de toute la nature , en convertissant l'amour sensible, naturel aux mères, en un amour plus fort et plus noble qui est la charité, consola bientôt sa dolente novice. Elle lui apprit, suivant son exemple, à se défaire des tendresses sensibles de l'amour filial , sans renoncer aux respects et aux devoirs que la nature inspire raisonnablement, et que Dieu ordonne. Elle lui conseilla de s'aller prosterner aux pi^ds de la Sainte Vierge et de renouveler en sa présence et de toute la cour céleste, le vœu qu'elle avoit fait de la choisir pour son unique Mère, la conjurant par la pureté de cet amour céleste et maternel qui brûloit son cœur virginal, et qui avoit fait un si juste tempérament dans ses dévsirs, et un concert si doux et si merveilleux entre les mouvements de la nature et de la grâce, qu'il lui plût aussi d'ajuster dans son
cœur de telle sorte ces deux amours, que Tun y triomphât sans détruire l'autre, y retranchant ce qui étoit de moins pur et qui tenoit des restes du premier Adam, pour n'y laisser vivre et régner que le seul esprit de sanctification qu'elle avoit reçu comme fille de Dieu , et comme un membre de Jésus-Christ, créé en justice, sainteté et vérité.
Chose merveilleuse! elle n'eut sitôt achevé cette prière devant l'image de la Sainte Vierge, que l'orage fut entièrement apaisé. Bien qu'elle conservât toujours un profond respect intérieur pour sa bonne mère, son esprit jouit d'un calme si doux , qu'à considérer son maintien, on eût estimé que sa mère ne lui étoit rien. Cette bonne mère étant venue pour lui parler quelques jours après , elle la trouva dans une réserve si modeste et si respectueuse, qu'elle ne pur s'empêcher de lui dire : a Ma fille, je vous trouve toute changée, et à vous voir, il me semble que vous m'ayez mise en oubli devant Notre Seigneur. Vous ne me témoignez non plus de tendresse ni de confidence que si je n'étois pas votre mère. Ce doux reproche fut comme un coup de flèche au cœur filial de Péronne. Elle répondit gracieusement : « Oh ! non, ma chère mère, je ne vous mets point en oubli devant Dieu ; c'est là que je vous ai toujours présente, surtout en mes petites oraisons, hors de là, oui, entièrement, par la grâce de Dieu , parce que je lui ai promis de vouloir
oublier toutes choses, et ne m'en souvenir qu'autant qu'elles pourront me servir pour lui plaire et pour accomplir plus ponctuellement sa sainte volonté. »
Ces paroles touchèrent sensiblement la mère ; elle n'y put répondre que par des soupirs et avec des larmes; mais la chère novice demeura ferme. Elle parla longtemps, avec un visage tranquille, des biens et des plaisirs éternels et du détachement que nous devons faire de toutes les choses qui changent et périssent, pour ne nous attacher qu'à Dieu , qui est toujours le même et qui ne passe jamais. Sa bonne mère admira tant de constance et révéra les grâces de Dieu. Néanmoins, elle trouva ce dernier dénuement si difficile et de si dure digestion , qu'on eut de la peine à la consoler ; il fallut que notre digne Mère ordonnât à la chère novice de se témoigner plus ouverte et plus cordiale pouvant ménager ses tendresses sans altérer la fermeté de la charité chrétienne.
Dès l'entrée de sa probation, elle se proposa l'exemple du bienheureux Louis de Gonzague, dont elle lisoit continuellement la vie , h quoi elle réussit heureusement; et ses compagnes, la voyant entrer aux récréations, disoient entre elles : faisons place parmi nous à notre petit Louis de Gonzague. Ses entretiens n'étoient que de Dieu.
Elle leur communiquoit toujours quelque sainte pensée, dont elle étoit si abondante qu'elle en fournissoit
sur toute matière de si hautes et si spirituelles, qu'elle étoit un objet autant de vénération que d'étonnement. Aussi, Ton ne sortoit jamais de sa compagnie sans avoir reçu quelque nouvelle lumière et quelque niouvement sacré pour se porter avec plus de ferveur en la pratique de la vertu. De là naissoit une émulation entre les novices à se mettre proche d'elle ; toutes leurs récréations et divertissements se passoient de la sorjte dans une gracieuse communication de leurs trésors intérieurs et de leurs biens spirituels, qui sont les véritables et les uniques richesses.