CHAPITRE IX
Be la dernière meledie et de ton heureux trépas.
Tout au commencement du mois de septembre, elle se trouva mal ; mais, comme elle étoit tout courage et tout zèle pour le service de la religion, et tout mépris pour soi-même, elle négligea son mal jusques au troisième jour, que, sentant ses forces plus abattues, elle fut inspirée de Dieu de recourir aux remèdes célestes. Elle se confessa et reçut le très-saint Sacrement par forme de viatique, avec des sentiments de componction et dés tendresses qui firent fondre en larmes la compagnie.
Toutes les maladies étoient alors fort suspectes, à raison de la contagion qui infectoit le pays, et Ton eut grand sujet de craindre qu'il n'y eût du venin dans la sienne, ce qui mit en appréhension toutes les Sœurs, moins pour leur considération particulière que pour la personne de notre digne Mère, qui eût été exposée au plus grand péril, si la maladie de cette sœur se fût trouvée contagieuse, parce qu'elle se trouvoit le plus fré-
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quemment dans sa chambre, et qui étoit même obligée d'y passer pour entrer dans la sienne. Ce soupçon lui causa une très-véritable douleur : « Hélas ! disoit-elle, pleurant amèrement, misérable! est-il possible que j'aie mis en péril toutes nos sœurs, et principalement cette unique Mère? Si j'étois cause dé ce malheur, ordonnez, mon Dieu, que je sois lapidée de toutes nos sœurs, et que je souffre toute seule tous les maux qu'elles auroient à endurer : je ne vous demande, par votre grande miséricorde, que de les en voir délivrées. Hé mon Dieu! après avoir retiré notre bon Fondateur, qui a porté si visiblement le caractère de vos vertus, laissez-nous du moins, pour le bien de notre Institut, celle qui va imitant de si près les vertus de la Vierge votre sainte Mère! »
Ces pensées lui faisoient mettre en oubli son mal, et il ne faut point s'étonner qu'elle fût dans ces sentiments, puisqu'elle avoit eu de si fortes passions pour mourir au service des pestiférés et se dévouer pour le monastère comme une victime.
Le neuvième jour de sa maladie étant passé, quoique la fièvre fût très-ardenté, on jconnut enfin probablement qu'elle n'étoit point atteinte de peste, de sorte qu'elle fut traitée en la même manière que l'on a coutume de servir les autres malades ; jamais dans ses douleurs elle ne mit en oubli la bassesse de sa naissance, pour rendre des témoignages de l'humilité de son cœur.
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Un jour, comme on lui apporta une poire sucrée : « Hélas ! dit-elle, comment me traitez-vous? ces fruits ne croissent pas ainsi dans notre jardin. Faut-il prendre tant de soin pour une pauvre paysanne qui n'a pas été nourrie au sucre dans la maison de son père. » Sa patience égala son humilité ; on parla de lui donner des ventouses découpées ; et, comme elle sembloit un squelette, tant elle étoit exténuée, elle dit à Tinfirmière : « Je me sens fort abattue, mais Tàne est entre vos mains, faites-en tout ce qu'il vous plaira. » Et elle souffrit ces ventouses sans dire la moindre parole, ni donner le moindre signe de chagrin .
Sa maladie ne dura que douze jours. C'étoit une fièvre ai^uë et très-ardente, mais qui lui lalssoit quelques bons intei'valles, qui furent cause de ne pas désespérer de sa guérison. Il est à croire qu'elle eut quelque prénotion de l'heure de samort, parce que le jour où elle rendit l'âme, elle dit à notre digne Mère : « Ma Mère, que voulez-vous mander à notre cher Père et vénérable Instituteur. » Et, voyant que l'on divertissoit les discours, elle répétoit la même chose : « Ma chère Mère, vous ne me répondez rien; que désirez-vous que je lui dise de votre part? J'espère de le voir aujourd'hui, là-haut, dans la gloire. »
Tout ce temps s'écoula en plusieurs actes de foi, d'espérance, d'amour et de soumission à la volonté divine, et d'une joie incomparable, qu'elle faisoit paroître d'aller bientôt vers Dieu. Sur le soir du onzième, elle déchut
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tout à coup et perdit la connoissance des choses sensibles; mais il^t à croire que cet esprit, qui ne fut janaais abattu, ne perdit point la vue de Dieu, et que, durant que le corps étoit le plus oppressé, il étoit aussi le plus occupé et appliqué à son saint amour. On appela . promptement le confesseur, auquel elle fit signe qu'elle demandoit FExtrême-Onction, et fit ensuite les recommandations de Tâme, en présence de toute la communauté. Elle demeura paisible et comme dans un doux repos jusqu'à Theure de son trépas, qui fut même sans effort. Elle leva dévotement les yeux au ciel, comme pour saluer Theureuse patrie où elle étoit conviée, et elle rendit son âme par une douce aspiration, qui rappela cette amante du Cantique, que les anges admirent montant au désert delà vie, dans une affluence de délices, appuyée sur son Bien-Aimé.
Cet heureux trépas arriva le 14 septembre. Tan 1629. Elle étoit âgée de 35 ans, dont elle en avoit passé 15 dans la Congrégation très-religieusement, et avec une innocence et simplicité colombine qui a peu d'exemples ; ce qui nous donne grande espérance qu'elle est maintenant uniquement occupée dans l'éternité à écouter ce Verbe, qui se plaît de s'entretenir avec les simples, auxquels il a révélé ce qu'il a caché aux sages et prudents de la prudence mondaine.
DIEU SOIT BÉNI
VIVE JESUS