CHAPITRE IX
Be ta dernière maladie et de fon heureux trépas.
Elle fut travaillée d'une fièvre lente presque continue, avec des douleurs de tête très-aiguës qu'elle supporta six semaines, suivant le train de la communauté, et on n'en eût rien découvert, si sa maîtresse ne s'en fût aperçue. On lui fit donner les soulagements nécessaires, qu'elle recevoit avec une entière soumission et indifférence, ne demandant rien, et se tenant dans une si parfaite égalité d'âme, que l'on n'eût pu juger qu'elle fût malade, hors de son pouls et de sa pâleur.
Guérie de cette maladie, comme ses compagnes lui disoient agréablement : « Ma chère sœur, vous assuriez que vous mourriez novice, et cependant votre noviciat çst presque achevé et vous ne mourez pas? » Elle leur répondit, soupirant doucement : « Donnez-vous patience deux mois et vous verrez. »
Sa prophétie fut trop véritable. Le V de septembre suivant, la Supérieure l'ayant trouvée qui balayoit la
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chambre des assemblées et la voyant extraordinairement pâle et abattue, lui demanda comment elle se portoit? La novice lui répondit : « Ma chère Mère, un peu mal. » Interrogée plus particulièrement, on s'aperçut qu'elle était violemment atteinte.
Incontinent on la mit au lit ; une grosse fièvre continue la saisit, et son mal dès Theure fut jugé mortel. Deux jours auparavant. Madame sa mère s'entretenant avec elle, la trouva comme tout absorbée et hors d'ellemême, ayant Tesprit tellement occupé de quelque objet ou pensée extraordinaire, qu'elle craignit que sa fille eût reçu quelque déplaisir dans le monastère : cependant, la chère novice, revenant de temps en tomps de son recueillement, disoit plusieurs douces paroles pour disposer sa mère à une entière séparation. « Mon Dieu, ma chère mère, répétoit-elle, que cette vie est peu de chose, et que l'éternité est aimable et de longue durée! » Elle parloit peu ; la présence du Bien-Aimé attachoit trop son esprit ; mais le peu qu'elle [WToféroit étoit si doux et touchant, que sa mère ne savoit quel jugement faire d'un entretien si merveilleux.
Enfin, lui serrant deux fois la main, elle dit : « Adieu, ma bonne et chère mère ; adieu tout de bon , demeurez bien avec Notre Seigneur ; aimez-le bien , priez-le que je l'aime grandement, et en tout événement et disposition de sa sainte volonté sur moi, demeurez en paix. »
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Durant celte dernière maladie, elle rendit une obéissance telle qu'il faltoit que ses infirmières fussent bien attentives à ce qu'elles lui disoient, parce qu'incontinent elle se metloit à le faire. Une infirmière lui ayant commandé de ne point se remuer pour faciliter une crise que l'on espéroit, elle y obéit si précieusement, qu'ayant un pied extrêmement mal à son aise, elle ne le remua point, jusqu'à ce que l'on vit la contrainte où elle étoit et qu'on lui ordonna de se mettre plus commodément.
Quelque dégoût qu'elle eût, jamais elle ne refusa quoi que ce soit qui lui fut présenté; et, comme on lui demanda quel secret elle avoit pour surmonter ainsi les répugnances de la nature : « Je considère, dit-elle, cette action comme la dernière de ma vie, et je me représente mon Dieu et mon juge qui la regarde et qui la doit juger bientôt. En ce sentiment, je me jette à ses pieds, lui offrant ce peu que je fais, et je le conjure de l'épurer par son saint amour. »
La veille de son heureux trépas, elle dit à la Supérieure : « Ma mère, ne mourrai-je pas de cette maladie? » La Supérieure, qui connoissoit le fond de son âme : « Oui, ma fille, dit-elle, vous mourrez selon les apparences, si Dieu ne vous préserve miraculeusement. » Alors, elle lui répondit avec un visage riant : « ma chère Mère, la douce consolation que vous me donnez ! Je mourrai pour aller voir mon Dieu î Jésus, ma chère
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Mère, h grande joie que ressent mon âme ! Plairok-il point à votre charité d'ordonner à nos chères sœurs de venir chanter pour moi un Te Deum en action de grâces de cette heureuse nouvelle? » La Supérieure lui ayant accordé et toutes les sœurs étant présentes, la pauvre malade, joignant dévotement ses foibles mains, chanta avec les autres, le mieux que Textrême abattement de la fièvre put lui permettre. Sans doute, le foible gazouillement de cette pure colombe fut un doux et agréable concert aux oreilles de son divin époux. Lorsque sa trop grande foiblesse Tempêchoit de chanter, elle disoit à ses infirmières : « Chère sœur, qu'il fera bon louer Notre Seigneur dans le ciel , puisque c'est un exercice si doux sur la terre ! Réjouissez-vous donc, ma chère sœur, je mourrai pour aller vivre et jouir à% mon Dieu. »
Le Te Deum étant achevé, elle remercia ses sœurs trèscordialement, et demeura dans sa sainte paix et consolation d'esprit, avec un visage tranquille et content. Ayant demandé pardon à toutes les sœurs du peu d'édification qu'elle croyoit leur avoir donné, elle reçut ses sacrements avec une dévotion évangélique. Toutes pleuroient de joie et de douleur ; elle seule ne jetoit pas une larme. La supérieure lui demanda si elle aimoit bien ses souffrances? « Ma mère, répondit-elle, je les chéris et je les prise tellement , que je m'offre de tout
mon cœur à Dieu, pour les endurer jusques à la fin du inonde, si telle est sa sainte volonté. »
Le démon voulut encore Feffrayer en ce dernier passage, lui représentant quelque objet effroyable et tâchant de Tépouvanter sur le compte qu'elle alloit rendre à Dieu. Alors, se tournant vers la Supérieure, elle lui dit d'une voix tremblante : « Ma Mère, ma Mère ! » comme lui demandant secours. La Supérieure, lui faisant baiser le crucifix, lui dit : « Ma fille, confiez-vous en la miséricorde de ce bon Dieu , qui est mort pour vous faire vivre : le prix de son sang a payé toutes vos dettes ; dites en votre cœur : Je vaincrai en ce signe, je triompherai en ce signe victorieux. » Alors le démon disparut, et cette chère agonisante, entrant dans sa première sérénité : « Je vous rends grâce, mon Dieu, dit-elle, de l'avoir mis en fuite; soyez béni de cette victoire. » Elle demanda pardon pour la seconde fois à la supérieure et à toutes les sœurs qui y étoient présentes ; et , ayant gagné l'indulgence et prononcé trois fois le nom de Jésus Maria, cette âme bénite, sans nul effort, fut détachée de cette partie mortelle et fut reçue entre les mains de son Dieu.
Les sœurs étoient à Compiles, lorsqu'elle s'envola dans le ciel. Elle décéda le 20^ de septembre 1626, âgée d'environr 17 ans, ayant porté 11 mois l'habit de novice.
Notre digne Mère dit que cette chère novice étoit une
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perle de vertu, une vraie fille de la Visitation, qui avoit Tàme toute nette et claire comme un soleil.
Celui qui a eu la direction de sa conscience , depuis Tàge de 7 ans jusqu'à son entrée dans la religion, assure qu'elle n'a jamais commis aucun péché mortel, qu'elle étoit un ange en virginité; que, toute petite qu'elle étoit, elle s'accusoit des moindres imperfections, et lui donnoit beaucoup de lumières pour la direction des autres, à qui il la proposoit pour exemple.
Dès son entrée dans la religion, elle a été un objet d'admiration, et il n'est pas une de toutes les sœurs qui n'ait une sainte espérance qu'elle est maintenant devant Dieu, et qui ne s'estime heureuse d'avoir été sa compagne, se promettant aussi qu'elle sera dans le ciel sa médiatrice.
DIEU SOIT BÉNI
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si merveilleux qu'elle fuyoit toute parole ou divertissement inutile pour se tenir recueillie en Dieu. La seconde fut la violence du tout merveilleuse, qu'elle fit à son naturel pour contenir ses petites saillies et ses premiers emportements. Quoiqu'elle fût douée d'une inclination la plus aimable du monde et portée à la vertu, néanmoins, comme elle avoit d'ailleurs l'esprit merveilleusement vif et sensible, elle se fit une si grande et si triomphante violence pour réprimer les mouvements de sa colère qu'on auroit eu peine à le croire. Lorsqu'il se présentoit quelque occasion qui lui faisoit peine, et que la nature qui a hérité ce malheur du désordre de nos premiers pères, excitoit en son esprit quelque emportement, on luî voyoit les veines du cou s'enfler et son visage rougir contre son ordinaire, ayant le maintien composé sur l'image d'une modestie angélique ; et cependant, elle ne làchoit jamais une parole et ne faisoit aucune action qui témoignât la moindre émotion ou répugnance à la chose qui lui étoit ordonnée ou seulement proposée. Sa maîtresse et plusieurs autres sœurs s'étoient aperçues de la violence qu'elle se faisoit ; elles lui demandèrent la raison de ce changement de son visage, et d'où venoit que les veines de son cou s'enfloient de la sorte? Elle répondit candidement : « J'ai un naturel orgueilleux : « ce superbe veut se fâcher et il refuse d'obéir ; il veut « s'emporter et j'ai peine de l'arrêter. Mais, j'ai lu ces