SCÈNE 11. Î
C*cst moi seul , c'est moi qiic j'abhorre ; Va, je n'ai pan cvist: de te chérir.
EUDOHB.
Ah ! puisque vous m*aimez encore , Votre tourment peut se guérir.
APi>LLE.
Jamais, jamais !
EUOORE.
Quel sinistre présage !
Mais je prétends vous gronder h mon tour. Mon ami , vous n'êtes pas sage ; Vous souffrez , et dans tout le jour A peine un seul instant vous quittez votre ouvrage.
APRLLE.
Il le faut bien !
KDDORK.
Non; c'est mal entendu.
Il faut d abord vous guérir au plus vite , Et vous pourrez songer ensuite A réparer le temps perdu.
APFLI^.
Combien ton amitié m'est chère !
EVDORE.
En ce cas , laissez-moi donc faire.
Je veux tenter tous les moyens , Tout essayer pour vous distraire; Soins , tendresse, jeux , entretiens.
Je combattrai par ma folie Cette sombre mélancolie , Ce noir chagrin qui vient vous drvorrr.
Si ma gaîté sur vous n'a plus d'empire ,
Si je ne puis vous faire rire , Je tâcherai de vous faire pleurer.
Je parlerai de votre bienfaisance ,
Qui de mon jeune âge a pris soin ;
Je prendrai les dieux à témoin
De ma vive reconnaissance ; Je les prierai de veiller sur vos jours , D'en prolonger, d'en embellir le cours,
De dissiper votre souffrance.
Mon amitié touchera votre cœur ,
Oui, pour vous elle aura des charmes; Enfin, si je ne puis vous rendre le bonheur, Du moins, en vous faisant verser de douces larmes.
J'endormirai votre douleur.
APELLE
Cher enfant ! oui , c'est toi qui consoles Apelle ! Oui , par ta voix mon tourment est calmé ! Hélas ! sans toi , dans ma peine cruelle , J'ignorerais le bonheur d'être aimé.
EUDORE
Ce mal que vous souffrez , qu'est-ce donc qui le cause?
APELLE
Mon ami , parlons d'autre chose.
Ton dessin est-il terminé ?
EUDORE
Pas tout à fait cncor ; mais il ne s'en faut guère. C'est le nouveau sujet que vous m'avez donné :
Apollon poursuivant Duphné;
Vous serez content , je l'espère.
SC^NE 11. f05
APELLB.
Eh bien , va le chercher.
eUDORB.
J'y cours.... Vous allez voir Comme Apollon au désespoir, Sur les pas de Daphnd court et se précipite ;
Comme la nymphe avec frayeur Tcvite ; Comme il lui tend les bras et cherche à l'arrêter ; Et puis.... Mais non, je me ravise.
Je ne veux plus rien vous conter.
Afin de ne pas vous 6tcr Tout le plaisir de la surprise.
(nsort.) APELLE , tnil.
Apollon poursuivant Daphné!
Quel rapport! Par Tingrate il se voit dédaigné ! Il Tadorc , elle le méprise !
O dieu des arts , trop malheureux amant, Toi qui ne pus fléchir la fille du Pénée , De brûler sans espoir tu connus le tourment ; Prends pitié de ma destinée, Et sauve-moi d'un tel égarement !
EUDORE, en rentrant.
Tenez , mon bon ami , voyez , je vous en prie. Qu'en dites-vous?
APELLE
Je dis que cela ne vaut rien.
EUDORE
Comment donc ?
APELLE
Le dessin est correct, j'en convieii;
Mais point de chaleur, point de vie; De la douleur et de la passion Je ne vois pas ici la vive expression.
11 fallait qu'on pût reconnaître ,
Dans tous les traits du dieu du jour,
La trace de l'ardent amour
Qui de son cœur s'est rendu maître.
Il fallait que sa pose exprimât à la fois Le trouble, le désir, l'espérance et la crainte ;
Que dans ses yeux son âme fût empreinte; Qu'on sentît ses efforts , qu'on entendît sa voix ; En un mot , il fallait que ton crayon fidèle ,
Et par la vérité conduit,
Fît voir que la nymphe cruelle ,
En fuyant emporte avec elle
Le cœur du dieu qui la poursuit.
EUDORE
Je ne vous comprends pas.
AlPELLE.
Ton âme est donc stérile ?
Tu n'as donc pas ce feu , ce germe des talents....
EUDORE
Je ne peux pas être encor bien habile ;
Je dessine depuis trois ans:
Ce n'est pas trop.
APELLE
En effet , à son âge , Des passions le cœur est garanti ;
SCfiWR II. Î07
11 11*011 coniiuit pas le langage ; Et pour poindre lamour, il faut Ta voir mmiIi!
• bi;dorf..
Mai», qu est-ce que ramour? dites.
APEU.K.
Mon rlirr Kiidorr , Puisses- tu Tignorer toujours !
Puisse ce feu qu*on chérit, qu'on abhorre. Ne pas empoisonner tes jours!
Kl) DORE.
Soit; mais, pour Texprimer, je dois pourtant connaifiT Ce qu*on sent quand on en est là. Ne me cachez rien , mon cher maître ; Voyons, expliquez-moi cela.
APELLE
Séparé de celle qu*on aime, Rien ne distrait le cœur, rien n'attire les yeux , Un voile épais semble couvrir les cieux;
La nature n'est plus la m^*me.
L'air est moins pur, le jour moins radieux. Ce qui plaisait n'a plus de charmes; On soupire , on verse des lannes ; Sans cesse Ton est dévoré Par l'ennui, par l'inquiétude; Au milieu des amis dont on .est entoinv , Au sein des plaisirs, de l'étude , I/absence accable un cœur désespéré.
Qui, loin de l'objet adoré , Trouve partout la solitude.
EUDORE
C'est singulier!... Mais un amant
Auprès de celle qui renflamme, Comment exprime-t-il le trouble de son âme? A quoi reconnaît-on en lui ce sentiment?
APELLE
Hëlas ! son courage se glace ;
Il balbutie , il s'embarrasse ; Il ne peut fuir, il ne peut approcher; Il augmente son trouble en voulant le cacher. Ses traits, ses mouvements décèlent la contrainte, ^. Il rougit , pâlit tour à tour ; Ses regards sont tantôt enflammes par l'amour.
Tantôt abattus par la crainte.
Au lieu de cet aveu qu'il voulait hasarder,
Dans cet instant, objet de son envie, Il rêve, il est distrait, il n'ose regarder Celle de qui dépend le destin de sa vie. S'éloigne-t-elle, alors seul avec sa douleur,
Il regrette en vain le bonheur Qu'aurait dû lui causer une si chère vue.
Hélas ! il n'en a pas joui.
Et n'en connaît bien l'étendue
Que lorsqu'il est évanoui.
EUDORE
Je vous comprends, mon cher Apelle, Je vois que ce dessin manque d'expression ; Mais je sais maintenant où trouver un modèle
Pour animer mon Apollon.
SCtNE II.
APBLLk.
£t qui t*en servira ?
■UDORK.
Vous.
APELLK.
Moi?
RUDORE.
Vous, mon cher maître.
Votre discours vient de m*ouvrir les yeux : J en suis certain , vous êtes amoureux.
Amoureux ! et de qui ?
EUDORE
C'est facile à connaître; De Campaspe.
A PELLE
Tu peux....
EnOORB.
Sans doute; le portrait Qu^en ce moment vous avez fait , Du trouble d*un amant, de son désordre extrême.
Est justement tracé d'après vous-même, Et je vous ai d abord reconnu trait pour trait.
4P ELLE
Sortez.
BUDORE, à part en tortant.
Cela le contrarie.
Ttd deviné, je le parie.