‹ Œuvres dramatiques (volume 2)Chapitre 114 sur 363 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

APELLE seul.

Ai-je pu me trahir! se peut-il qu'un enfant

Ait pénétré le sentiment Que j'aurais tant voulu me cacher à moi-même ! Hélas! il est trop vrai que j'aime !... Que dis-je? malheureux ! qui ? moi , Je trahirais mon bienfaiteur, mon roi ! Non, Alexandre, non ; ton cœur noble et sensible Méritait un autre retour....

Je saurai vaincre mon amour....

Le vaincre!... Hélas, il ne m'est plus possible ! En vain j'ai voulu le tenter.

Tous mes efforts ont resserré ma chaîne ;

Un fatal ascendant m'entraîne , Et ma vertu ne peut lui résister.

Oui, contre moi tout s'unit , tout conspire : Lorsque Campaspe est en ces lieux , L'air embrasé que je respire Me pénètre de mille feux ; Quand je suis seul , sa séduisante image Entretient mon amour et reçoit mou hommage; Ses yeux charmants sur les miens sont fixés , Sa bouche semble me sourire , Et tout entier à mon délire, Je conçois, je nourris des désirs insensés !... Ah! fuyons... écoutons le devoir qui m'appelle!

SCËIIE IV. ttl

Cest pou que met travaux , admires en tous lieux ,

Portent mon nom chez nos derniers neveux , U me faut obtenir une gloire plus belle; 11 faut qu*on dise un jour, au souvenir d*Apelle :

Il ressentit une coupable ardeur Pour celle qu'adorait le vainqueur de TAsie ; Mais, renfermant ce secret dans son cœur , U aima mieux perdre la vie Que de trahir son bienfaiteur !

On entre !... ô ciel! c'est Alexandre ! Son aspect m'affcnnit encor dans mon dessein ; Oui , c en est fait , lamour me parle en vain , C'est riionneur seul qu'il faut entendre.

ALEXANDRE

Eh bien, Apelle, as-tu donné Quelques instants à cet ouvrage?

Sera-t-il bientôt terminé; Et de Campaspe enfin pourrai-je avoir l'image ?

APEI.LE.

Croyez que mes efforts....

ALEXANDRE

Ah ! je n'en doute pas.

Excuse d'un amant la vive impatience ;

Mais ne néglige rien , que toute ta science A mes yeux enchantés retrace ses appas.

De la vérité suis les traces ;

En vain tu voudrais l'embellir; En t'efforçant d'ajouter à ses grâces ,

Tu ne peux que les affaiblir.

APELLE

Mes soins....

ALEXANDRE

J'ai tort , mon cher Apelle , De tourmenter ainsi ton zèle ; Mais tu dois de mes feux avoir quelque pitié. Oui, je t'en conjure, supporte L'amour inquiet qui m'emporte, En faveur de mon amitié.

Seigneur....

ALEXANDRE

Tu sais combien je t'aime ; Le plaisir le plus doux pour moi , C'est de venir auprès de toi Oublier la grandeur suprême ; Je ne me souviens plus ici que je suis Roi.

Oui, si mon rang, si ma puissance Entre nous en effet ont mis quelque distance , Ton génie éclatant la fait évanouir.

Tous deux la gloire nous enflamme , Le beau, le grand électrisent notre âme ; Nous travaillons tous deux pour l'avenir ; Par ces rapports les dieux ont fait entendre

SCÈWR IV. Ml

Que Tamitië devait unir Le cœurd*Apelle e( celui d'Alexaudre.

APVLLK.

Tant de bontés....

ALKXAfTDRE.

Je fais ce que je doi.

D^innombrables lauriers j ai couronné ma tête, A vingt peuples divers j'ai fait subir ma loi ;

Mais t*avoir fixé près de moi ,

Voilà ma plus douce conquête.

Naguère , quand du Simoïs

J'abordai Tillustre rivage ,

Ix)rsque je portai mon hommage

Au tombeau du fds de Thëtis , J'nspirais dans mes vœux à conquérir la terre ,

Et j'enviais à ce héros

La lyre et les accents d'Homère,

Prix fortuné de ses travaux.

Mais les dieux, attentifs h conserver ma gloire ,

Ne veulent pas que ma mémoire

Languisse dans l'obscurité :

S'ils me refusent un poète,

Us réservent à ta palette

Le soin de ma célébrité.

Oui, tes pinceaux, guidés par le génie, Vont remplacer pour moi la divine harmonie Qui porte les héros à l'immortalité.

Ainsi, de Jupiter la bonté paternelle Dispensa ses bienfaits avec égalité :

Achille , que ta gloire est belle !

Tu vivras à jamais , Homère t'a chanté !

Mais, comme moi, tu n'as pas eu d'Apelle Qui fît passer tes traits à la postérité.

APELLE, à part.

Et je le trahirais !

ALEXANDRE

Mais, quel trouble t'agite?

APELLE , à part.

11 faut parler.

ALEXANDRE

Tu détournes les yeux.

APELLE

Seigneur....

ALEXANDRE

Eh bien ?

APELLE

Souffrez que je vous quitte; Permettez-moi d'abandonner ces lieux.

ALEXANDRE

Qu'entends-je ? qu'oses-tu me dire ?

Tu voudrais t'éloigner, te séparer de moi ! Apelle !

APELLE

Il le faut.

ALEXANDRE

Et pourquoi ?

D'où te vient ce projet , quel motif te l'inspire ?

APELLE , à part.

Que répondre !

SCÊ1«E IV. 91ft

ALBX/IIIDRF.

Quelqu'un t'aurait-il outragé ?

A-t-OQ blessé ton âme noble et fière ? Ah ! quel que soit son rang , nomme le téméraire, Et dans l'instant tu vas être vengé.

A PELLE

De votre cour je n'ai point h me plaindre.

ALEXANDRK.

A ce départ qui peut donc te contraindre ? Tu n'as rien à me reprocher ?

AHELLF.

Seigneur!...

ALEXANDRK.

Je t'aime , je t'honore :

Mes faveurs viennent te chercher.

Formes-lu quelques vœux encore ?

Eh bien , pourquoi me le cacher ?

Tu me connais , parle avec assurance.

Oui, quel que soit l'objet de ton nouveau désir , Il ne saurait surpasser ma puissance ; Sois donc certain de l'obtenir.

APELLE

Ah ! de tant de bonté mou âme est attendrie!

Je n'ai que trop éprouve vos bienfaits !

Votre amitié comble tous mes souhaits....

Mais.... j'ai besoin de revoir ma patrie. En ces lieux , mécouteot de moi , de mes travaux , Je ne reconnais plus mes timides pinceaux ; Mon génie est éteint.

ALEXANDRE

Tout ici te condamne; Tu n'as jamais produit rien de plus beau Que ce portrait, que ce tableau, Et tu les fis dans Ecbatane.

APELLE

Ah ! daignez consentir....

ALEXANDRE

Laissons cet entretien.

Lorsque pour me quitter tu cherches une excuse , Lorsque ton cœur à mes soins se refuse , Je viens ici t'ouvrir le mien.

Tu connais l'amour qui m'enflamme.

Campaspe, tu le sais , a captivé mon âme, Elle seule m'occupe , et fixe tous mes vœux;

Pour elle enfin retenu dans ces lieux , Je néglige le soin d'illustrer ma mémoire ; Et consumant dans un honteux repos Des jours réclamés par la gloire, J'ai suspendu le cours de mes nobles travaux. Eh bien, juge de ma souffrance!

Loin de répondre à mon ardeur, Campaspe, chaque jour, semble par sa froideur Vouloir m'oler jusques à l'espérance. '^'^^^ «»^

APELLE à part.

Ciel ! il n'est point aimé !

ALEXANDRE

Tu vois ma confiance, A pelle ; je fais plus, je réclame les soins. Ici Campaspe va se rendre;

SCBWE V. «17

Je te permets de la voir sans témoins. Alon» parle-lui d'Alexandre, Peins-lui mes exploits, ma grandeur,

Tous ces peuples vaincus, heureux sous mon empire ; Peins-lui Tamour qu'elle m'inspire.

Flatte sa vanité , cherche à toucher son cœur.

Fait briller à ses yeux l'éclat du diadème ;

Enfin n'épargne rien pour vaincre sa froideur ; Et qu'un Roi , qu'un ami qui t'aime Te doive aujourd'hui son bonheur.

APFLLE.

Qui? moi ! vous voudriez....

ALKXANDRE.

Elle entre!... cherApelle, Tu connais mon espoir; je compte sur ton zèle.

APELLE

Qu'exige-t-ilî

( Pendant la «cène suivante , Apelle te retire auprè* du portrait de Campaspe, et t'occupe à préparer »et couli-urt et tet pinceaux.)

Page 1