‹ Œuvres dramatiques (volume 2)Chapitre 2 sur 363 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Comme plusieurs de mes ouvra^^es iront été ni représentés ni imprimés, il m'est venu à l'idée de réunir dans un recueil toutes mes pièces de théâtre, et même celles de mes œuvres qui ont la forme dramatique, quoiqu'elles n'aient pas été écrites pour la scène. J'ai donc copié de ma main, et rassemblé, dans les quatre volumes auxquels ces lignes serviront de préface, tous les ouvraj^es dialogues que j'ai composés.

Le désir de laisser après moi un volumineux autographe n'est pas ce qui m'a déterminé «i m*iraposer un travail aussi long et aussi fatigant; je ne suis pas un écrivain assez célèhi-e pour que nos neveux attachent une grande importance h connaître mon écriture. Mais j'ai voulu mettre oixlre à mes affaires et rassembler mon petit bagage pendant

iv PRÉFACE.

(jue je suis encore, en style de notaire, sain de corps et d'esprit.

Au reste , ce métier de copiste n'a pas été pour moi aussi désagréable que je Ta vais cru d'abord ; l'iimour-propre, car j'en ai tout comme un autre, m'a soutenu dans ce travail, et même quelquefois il m'a récompensé de mes peines. Un auteur qui copie ses ouvrages ressemble beaucoup à une femme qui se regarde dans un miroir. Je me suis pris souvent à m'applaudir moi-même, à accuser mon siècle, et à me dire que j'avais plus de talent que de réputation. Il y a plus, et pourquoi n'en conviendrais-je pas? lorsque ces innocentes bouffées d'orgueil étaient dissipées, lorsque j'avais quitté le piédestal que je m'étais élevé de mes propres mains, il me restait encore une certaine bonne opinion de moi-même, et c'est là un sentiment que la réflexion, j'oserai même dire les comparaisons, n'ont pas pu détruire. »Ie crois donc que je vaux quelque chose, et que je n'ai pas mérité l'obscurité qui m'environne et qui m'a causé, au fond de l'âme, un chagrin si réel.

Voilà une confession bien complète; je ne rougis pas de la faire ici. Quel est l'écrivain qui n'ait pas foi en son talent? S'il en est un qui ose se vanter si mal, il dit la chose qu'il ne pense pas! J'ai vu des auteurs qui, par excès d'orgueil, se dépréciaient eux-mêmes afin de trouver des con-

traciicteui'My .sotte supercherie de la v^iité! I/hommc le plus moile.stc a la conscience de son mriitc; mais il s*apprccie avec disciëtion, h^ins imposer aux autres In bonne opinion qu'il i\ de lui-même.

Une antre ciuise, r]ue Ton comprendra peut-être plus facilement, a contrihur, je ne dirai pas seulement il diminuer l'ennui de me recopier moimême, mais aussi à me faire un plaisir d*une pareille occupation. Ce travail, en me re|X)rlaMt ii Tépoquc où j'avais composé chacun de mes ouvrages, m^a rappelé la position où je me trouvais alors, les personnes avec lesijueiles j'étais en relation, les observations ou le hnsard (pti m'avaient donné Tidée de chaque pitre, les circonstances qui en avaient accompagné la publication ; enfin mille souvenirs se sont réveillés en moi ; j'ai remonté une à une les années de ma jeunesse poétique, et j'ai senti combien sont vrais ces mots de Virgile ; Hac olim meminissc jiwabU,

De là j'ai été conduit naturellement à la pensée de consigner par écrit une partie de ces souvenii*s; et c'est ce que je me propose dV-xéculer en faisant précéder chaque pièce d'une notice où je raconterai.... que sais-je? tout ce qui me passera par la tête! Il m'est impossible d'arrêter mon tiième à l'avance et je ne m'engage à rien , car je ne saui*ais prévoir ce qui, plus tard, p)nrra me venir à l'esprit. Il y a tant de plaisir à battre un {k:u la cam-

vj PRÉFACE.

pagne, quand on jase avec soi-même ! J'aime fort ces cliapitres de Montaigne, dont le contenu n'a aucun rapport avec le titre.

Pour un homme qui occupe des fonctions publiques, et qui, par conséquent, n'est pas maître de tout son temps, j'ai composé un assez grand nombre d'ouvrages dramatiques ; mais j'aurais pu en composer davantage. En effet, et malgré la bienveillance dont le public m'a toujours honoré, j'ai renoncé au théâtre il y a douze ans, lorsque j'étais dans la force de l'âge, lorsque j'avais gagné, je le crois, en expérience, sans peut-être avoir rien perdu de ma chaleur et de mon énergie. Le Libéré et rjén 1 928, qui ont été écrits depuis que j'ai abandonné le Théâtre-Français, n'annoncent guère, je le crois du moins, une verve épuisée, un écrivain désormais incapable de rien produire.

Je ne m'étendrai pas sur les motifs qui ont déterminé ma retraite; de pareils souvenirs sont pénibles h retracer. Je dirai seulement que les comédiens ont eu pour moi tous les mauvais procédés qu'il est possible d'avoir pour un auteur. Leur conduite à mon égard m'a fait un devoir de m'éloigner; non I il n'y a pas d'intérêt de gloire ou de fortune qui puisse me faire oublier ce que je me dois à moi-même. Lorsque la mesure m'a paru comble, lorsque j'ai senti que je ne pouvais pas, sans me dégrader, en supporter davantage, j'ai pris

PRÉFACE. s\]

mon parti avec coura^^e, mais sans faire dVclat, ttans provoquer de scandale. A cpioi lion s'emporter et cjue sert d*appeler à son aide les journaux ou le tribunal de commerce? Je suis de Tavis duClitandre de ia (oqneife corrigée :

Le bruit est pour le fat , In plainte pour le sol ^ L'honncMc homme trompé s'éloigne, et ne ilit mol.

Mais, lors même que je n'aurais pas en h me plaindre des comédiens , il est probable que j*aurais également cessé de ti^availler pour eux. En eflety quelle place me restait à la Comédie-Franraise? Ce théâtre, dans l'espoir de ramener la foule à ses bureaux par mille emprunts forcés sur le domaine des scènes secondaires, a cessé d'avoir une spécialité; il a disputé aux )>ouIevartls leurs pièces, Jeui*s acteurs, leur public; les mélodrames sans musique et les vaudevilles sans couplets , ont remplacé la tragédie et la comédie; aussi bien les ouvrages de l'ancien répertoire ne sont plus compris des spectateurs qui les écoutent, et souvent même des acteurs qui les représentent; la décadence en est arrivée à ce point que, sans l'apparition de cette jeune tragédienne, toute-puissante par l'inspiration spontanée d'un heureux génie, qu'un hasaixl protecteur a fait surgir on ne sait de quel abime , il y a longtemps que Corneille et Rarine auraient disparu de la scène française.

viij PRÉFACE.

Il est évident pour moi que la dëcaderice du Théâtre-Français vient surtout de ce qu'il a cessé d'offrir, à son public, ce qu'on ne trouvait point ailleurs : la confusion des genres lui a porté un coup mortel. Ainsi les jeunes acteurs ont été détournés de la grande, de la bonne école; ainsi (et c'est là le coup le plus funeste) le vrai public a disparu, ce public spécial, ces habitués instruits, dont la sévérité et le goût donnaient aux auteurs comme aux comédiens, de si utiles avertissements. Je le demande, y a-t-il eu au Théâtre-Français, depuis plus de quinze ans, une seule pièce tombée qui n'ait pas été jouée jusqu'à la fin? Entend-on à cette heure , parmi cette foule absente, un seul murmure quand un acteur n'est pas dans l'esprit de son rôle, quand il se permet des charges ignobles, quand il estropie les vers de nos grands maîtres? Tout passe aujourd'hui, tout est souffert. Et d'où viennent des succès si constants, des applaudissements si continus? Rien n'est plus simple, il n'y a plus de véritable public.

Qu'aurais-je donc été faire au milieu d'une pareille bagarre? Et (en supposant que les comédiens eussent encore voulu de mes ouvrages) quel sort m'était réservé avec de tels interprètes et de tels juges? Pouvais-je lutter, moi qui ne cherchais au théâtre qu'un peu de gloire, contre des auteurs qui, p<)\ir la plupart, visent surtout à In recette,

PREFACE. il

et qui composent une pièce en quinze jours ? D'ailleurs, j*ai le malheur de iiVcrire qu'en yen, H toute la faveur, toutes les préférences des comédiens sont aujourd'hui pour les ouvrages en prose. La partie n'était donc plus égale, et j'ai dû me retirer.

Je ne blAme, je ne méprise aucun genre, et je prends tout autant de plaisir qu'un autre à la représentation d'un vaudeville ou d'un mélodrame; mais à chaque tableau son cadre; et, pour tout dii^ enfin, il faut que chacun reste chez soi.

On comprendra sans doute que je n'entends pas dire , par là , que le Théâtre- Français doit être fermé aux auteurs qui écrivent pour les scènes secondaires; jamais je n'ai pu avoir une telle pensée : les portes du comité de lecture doivent être ouvertes, et largement , à tout le monde. Je veux dire seulement que Tauteur qui abandonne les boulevards pour la rue de Richelieu, doit alors adopter les fonnes et le genre du théâtre auquel il s'adresse, et non pas vouloir y intitxiuire les violences du théâtre qu'il vient de quitter. Piron ne présenta pas à la Comédie-Française une pièce du théâtre de la Foire, il lui apporta la Métromanie.

Ceci , je ne saurais trop le répéter, n'est point luie sortie conti^e ceux de mes confrères qui ont greffé sur le Théâtre-Français le vaudeville et le mélodrame. Ils ont eu raison de i-époiidre à qui les

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