NOTICE SUR SCIP ION ÉMILIEN
Cependant, malgré cet enthousiasme que j'avais inspiré, et quoiqu*il ne tînt qu'à moi de me croire un grand homme, la fumée de l'encens ne m'avait pas complètement enivré. Quand j'étais seul, abandonné à mes réflexions et à ma conscience , mon mérite ne me semblait pas aussi réel qu'on voulait bien le dire. Sans doute j'avais fait jouer une tragédie ; mais le plan, les situations, les caractères, les pensées, les sentiments, j'avais tout pris chez Métastase, et j'étais forcé de convenir que la part qui me revenait se réduisait à bien peu de chose. Le succès d Artaxerce ne prouvait donc rien en ma faveur ; j'ignorais toujours si j'avais ou non du talent. Je voulus enfin savoir à quoi m'en tenir ; et à cet effet je résolus de marcher seul et de composer une tragédie qui m'appartînt tout entière. Mais pour mieux mesurer mes forces , je pensai qu'il fallait m'essayer sur un sujet sévère, sans amour, du genre admiratif; je lus Plutarque et les historiens latins, et je choisis pour tenter ma grandis épreuve, la mort de Scipion Emilien.
Il y avait sans doute de la témérité à entreprendre un pareil ouvrage, et, en me privant du secours de la seule passion que mou Age pût encore connaître, à me jeter ainsi au milieu des luttes des partis, dei discordes civiles, des haines et des vengeances politiques. Mais, je le répète, mon seul but était d'essayer mes forces, ma seule ambition de parvenir à composer ce qu'on appelle une tragédie estimable ; et j'espérais d'ailleurs qu'en méditant bien Corneille ,
NOTICE SUR SUPION ÉMlLlEN. 06
•• (étudiant avec soin rhidtoirr de lYpoque et des peraonnages que jo voulais mettre aur la scène , quelque chose des sentiments et des passions de ces vieux Romains pourrait déteindre sur mon ouvrage.
J*employai plus d'une année h faire des lectures, ii prendre des notes et à méditer mon plan , qui même ne futdéfînitivement arrêté que beaucoup plus tard; car de nouvelles idées amenaient sans cesse des changements à la contexture de ma pièce, et je ne me décidais qu après tous les tâtonnements de rinexpëriencc. Je me mis enfin à écrire le dialogue; mais des voyages, des affaires, d'autres compositions, enfin les événements de i8i4 et i8i5 m'empêchèrent de travailler avec suite à cette tragédie, qui ne fut entièrement terminée qu'en 1816, époque où je la lus au comité du Théâtre-Français.
J'ignore si cette pièce aurait obtenu quelque succès il y a vingt-cinq ans; mais certainement elle ne réussirait pas aujourd'hui. Pour faire supporter un tel ouvrage, il faudrait chez les acteurs un degré de perfection qui ne s'y rencontre plus. D'ailleurs le public exige maintenant plus d'action, plus de mouvement; et je crois qu'il n'a pas tort: pourvu que, de leur coté , les auteurs en usent avec discrétion , ne sacrifient pas tout à l'intérêt , et ne procèdent pas par coups de théâtre, comme cela s'est vu quelquefois; car alors la tragédie n'est plus qu'un mélodrame rimé; et de tous les genres de pièces, c'est le pire, à mon avis.