SCENE IV
GORNÉLIE, CAÏUS, SEMPRONIE.
CAÏUS
Quel mélange honteux d'orgueil et de bassesse î
Vous avez provoqué ce discours qui vous blesse. Mon fils. Ah! croyez-moi, travaillez à dompter Ces transports furieux toujours près d'éclater. Ils vous nuisent, Caïus , contre vous ils conspirent , Et repoussent les cœurs que vos vertus attirent.
CAÏUS
Comment démon courroux réprimer les élans! Puis-je voir sans frémir ces hommes insolents, Fléaux de ma patrie et bourreaux de mon frère?
AGTBl, SC:ÈNK IV. 115
ftKHPBONIB.
Pouvez-vouft coudainner cette noble colère ?
Les dieux, les justes dieux rallument dans son cœur.
CAIUS
Oui, vous devez vous-même exciter ma fureur : Rome et Tibërius demandent des victimes.
CORIVÉLIE.
Rome et Tibérius n'exigent point des crimes.
CAÏUS
Ma mère !
CORNiLIE.
O mes enfants, écoutez mes avis , Et puissent- ils de vous être toujoui*s suivis ! Croyez-en ma tendresse et mon exptfricnce. J*ai des titres nombreux à votre confiance ; Vous ne Fignorez pas : vous avoir mis au jour Est le moindre des droits que j'ai sur votre amour. Le ciel de mon époux trancba les destinées Lorsque vous commenciez vos premières années ; Et seule je devins responsable aux Romains Du dépôt que Gracchus laissait entre mes maios. De mes nobles devoirs je sentis l'importance; D'exemples et de soins j'entourai votre enfance : Dirigeant vos travaux , présidant à vos jeux, J'accoutumai vos cœurs aux pencbants vertueux ; Rien ne put fatiguer mon zèle et ma tendresse. Je vous sacrifiai plaisirs , bonneurs , jeunesse : En vain alors du Nil le puissant souverain Par des ambassadeurs me fit offrir sa main ; Je ne voyais que vous dans toute la nature;
Il G SCIPION ÉMILIEN,
Vous étiez mon bonheur, ma gloire, ma parure; Du trône et des grandeurs mon orgueil peu jaloux Ne pouvait être enfin occupé que de vous. Voilà de mes beaux ans quel emploi j'ai su faire. Et comment j'ai rempli les devoirs d'une mère.%
SEMPRONIE
Pouvons-nous oublier de semblables bienfaits !
CAÏUS
Ah ! comment envers vous nous acquitter jamais? Par quel tendre retour , quel respect, quel hommage...
CORNÉLIE
Écoutez mes conseils, sachez en faire usage :
Voilà l'unique prix que je veuille obtenir.
Vous avez des vertus , craignez de les ternir.
Acquérez, s'il se peut, cet empire suprême
Que l'homme vraiment grand doit avoir sur lui-même.
Tous deux impérieux, ardents, passionnés ,
Aux premiers mouvements vous vous abandonnez.
Ah ! que votre raison soit enfin la plus forte !
Résistez au torrent qui souvent vous emporte ,
£t qui, prenant peut-être un pouvoir absolu,
Vous conduirait plus loin que vous n'auriez voulu.
Vous , Caïus , par des lois à l'Etat salutaires.
Poursuivez , obtenez le partage des terres ;
Mettez enfin un terme aux pillages des grands ,
Délivrez les Romains du joug de ces tyrans.
Mais à tous vos efforts que l'équité préside ,
Et que la passion ne soit point votre guide.
Vous , ma fille, espérez un avenir plus doux :
Je vous l'ai déjà dit, je verrai votre époux.
ACrrE I, bCÊNK IV 117
Que de vo» cliiTiToiids le souvenir »'efrac;e , £t que dans voti*e cœur il reprenne sa place.
SEMPRONIR.
Oui , j*oubl!rai ses torts, 8*il veut les réparer.
CORN^.IJE.
N'en doutez pas. Et vous, mon fils, puis-je esp<5ixT..
CA.ÏIJS.
Ah! que demandez- vous? qu'exigez- vous, Madame ?
Déguiser lâchement les transports de mon âme!
Des consuls, du Sénat épargner les forfaits!
Avez-vous oublié tous les maux qu'ils m'ont faits /
Rappcllerai-je ici par quelle calomnie
I/iufâmc Opimius voulut noircir ma vie?
A quels soupçons par lui je me vis exposer.
Lorsque dans le Sénat il osa m'accuser
De former en tous lieux des trames criminelles ,
£t d'être le moteur des troubles de Frégelles ?
Le Sénat accueillait ce mensonge grossier;
Mais je sus le confondre et me justifier.
£h bien, mon délateur fut sauvé des supplices!
Que dis-je?on a payé ses forfaits et ses vices;
Nos aigles, nos faisceaux sont portés devant lui :
Ce calomniateur est consul aujourd'hui !
£t je commanderais au courroux qui m'entraîne !
Dans le fond de mon cœur je contiendrais ma haine!
Tribun pusillanime et lâche citoyen ,
Je ménagerais ceux qui ne respectent rien!
En butte à leurs affronts, j'y serais insensible!
Non, ne l'espérez pas, l'offort est impossible....
Ma mère !... ah ! pardonnez à mes sens éperdus ; Au seul nom du Sénat je ne me connais plus.
CORNJÉLIE.
Je hais autant que vous ces sénateurs parjures; Mais il faut venger Rome , et non pas vos injures. Le bonheur d'un grand peuple à vos soins est commis, Combattez ses tyrans , et non vos ennemis ; Que ses intérêts seuls soient désormais les vôtres : Un magistrat romain n'en doit point avoir d'autres.
CAÏUS
Je n'ose vous promettre une telle vertu ; Par trop de souvenirs mon cœur est combattu. Mais je n'oublîrai point que je vous dois la vie : Caïus sera toujours digne de Gornélie.
CORNÉLIE
Ah! je n'en doute pas, vous le serez toujours. Vos vertus, mes enfants, embelliront mes jours. Je vois, j'admire en vous, au déclin de mon âge , Le fruit de mes leçons et mon heureux ouvrage. Je jouis des honneurs qui vous sont décernés. Je suis fîère des soins que je vous ai donnés; Et dans un noble orgueil maintenant je m'écrie: Oui, c'est moi qui formai ces cœurs pour la patrie! Oui, mère des Gracchus, fille de Scipion, Le ravage du temps doit respecter mon nom : Mon père et mes enfants me couvrant de leur gloire. Chez les siècles futurs porteront ma mémoire. Adieu.
AGTB I, SC£Mii V. ihi