SCÈNE III
Elle éclata sur nous, Monsieur, comme Torage. Un soir, en février, pendant le carnaval, Le vinut-qualre, pour nous jour à jamais fatal, Je rentrais, et, s'il faut dire toute l'histoire. J'avais bu ce jour-là plus qu'il ne convient boire; J'entrai donc, et je vis le vieillard qui jurait. Criait, et dans un coin ma femme qui pleurait. Qu'est-ce ? dis-je, et ma voix tremblait dans ma colère. Lui, jetait plus de liel encor qu'à l'ordinaire. Et Berthe sanglotait !.. Ah ! je ne fis pas bien ; Mais voir traiter ainsi, sans nul sujet, pour rien. Sa femme, son amour, la douceur même, un ange. Cela, pourtant, vous donne une secousse étrange. La voir là tout en pleurs !
LUDWIGB.
Il nous faut résister Aux pensersque l'esprit du mal peut susciter. Ensuite ?
HUBERT
Vous parlez. Monsieur, en homme sage ; Mais qui raisonne alors. — j'étais tout à la rage... J'eus l'air de ricaner, mais en serrant les dents. Calme au-dehors, j'avais tout l'enfer au-dedans. Cette faulx était là... je la pris : — A ton aise, Crie et jure, pour peu que la chose te plaise; En musique je vais t'accompagner aussi.
Et je chantai... Mais lui, se soulevant ainsi. Pâle et fixant sur elle un œil qui l'eût tuée. Si l'œil lançait la mort, il dit : Prostituée ! Ah ! ce mot sur mon cœur ne tomba pas à faux; Et le couteau maudit dont j'aiguisais la faulx, Ce couteau, de ma main partit comme un tonnerre ! Et j'eusse alors voulu le tuer, lui, mon père. Il n'en fut rien, pourtant — il n'en fut rien, mon Dieu!
BERTIIE.
Qu'importe?., il mourut!
niltKUT.
Oui, comme un masque de fou...
L'affreuse apoplexie enveloppa sa face.
Mais, avant de mourir, là même, à cette place, 11 se leva, les bras secoués par la mort, Et ramassant sa vie en un dernier effort: «Soyez maudits dans vous et les vôtres!., misère. Meurtre, venge-moi d'eux ! » Puis rien... l'heure dernière Avait sonné pour lui... Que Dieu lui fasse paix! Moi, depuis ce moment, je n'en connus jamais.
BERTHE, à Ludwigh.
Vous pâlissez beaucoup.
LBDWIGH.
C'est cette histoire horrible...
nERTIlE.
N'est-ce pas, sur les cœurs, que c'est un poids terrible?
HUBERT
Terrible sur nos jours!., car, depuis celte mort. On eût dit que sur nous planait un mauvais sort. Il nous naquit un fils, ce fut un don funeste. Ce fils, hélas! nous fut fatal comme le reste; Le signe de Gain le marquait en naissant : Une faulx au bras droit.
nEUTHK.
La faulx rouge de sang.
HUBERT
Vous entendez. Monsieur, rouge du sang du père. Or, maintenant, voici : cinq ans plus tard, sa mère Mit au monde une rdic.
BERTHE
Une adorable enfant, Et je la crois toujours revoir en en parlant. Comme un ange, elle était mignonne à faire envie; Et, quand elle dormait, j'aurais passé ma vie. Attendant qu'elle ouvrît sur moi ses yeux divins, A baiser doucement ses deux petites mains. Pourquoi l'affreuse mort me l'a-t-elle enlevée ?
nriîEUT.
De nos malheurs par là le bon Dieu l'a sauvée.
SCÉNli 111. 127
C'est mieux, peui-élre. Un jour...
(Ludwigli se lève.) Que cheicliez-vous doue?
LUDWIGU.
Moi! (A. pari.) Rien, —je ne cherclie lieti. 0 douleur, coutieiis-loi. C'est que je ne saurais long-temps rester en place.
HUHERT.
Or, il advint qu'un jour j'apportai de la chasse Un chevreuil; — remarquez, — c'était juste le jour Où mon père mourut. — Ma fille, pauvre ai;iour, Avait deux ans, je crois.
BEBTUE.
Deux ans, pas davantage.
HUBERT
Et notre garçon sept... J'avais, suivant l'usage. De ce maudit chevreuil déjà fendu la peau. Et là, par terre était ce malheureux couteau; Les deux cnfans jouaient auprès. — Je vois le frère Se baisser, et soudain j'entends la pauvre mère Pousser un cri perçant; — je m'élance, trop tard! Ce couteau dont j'avais ellleuré le vieillard. Hélas ! il le lança, mais d'une main plus sûre. Car, il fit à sa sœur une large blessure. Elle était là, sanglante, et le (lanc entr'ouvert.
UEUTHE, à Ludwigh.
Vous pleurez !
ULHEnr.
Ab! Monsieur, nous avons bien souilcrt.
nERTUE.
Hélas ! si vous saviez ! — dans sa fureur, son père L'eût écrasé, je crois. Je ne savais que faire; J'étais pleine à la fois de douleur, de tourment, Et je le fis partir à Thoun secrètement, Chez son oncle, un recteur, un homme bon et sage. Il y resta. —Plus tard, -mis en apprentissage...
LUDWIGII, à Dertiie, pendant qu'Hubert se verse à boire. Vous (lûtes bien pleurer alors qu'il s'est enfui?
BERTHE
Ah ! Monsieur, vous jugez... je n'avais plus que lui.
HUBERT
Balh ! laissons tout cela ! buvons, par tous les diables !
LUDWIGH, se rasseyant.
De grand cœur ! — Mais comment tous deux si misérables?
HUBERT
Gomment ! toujours comment!— Savez-vous bien, morbleu! Qu'avec vos questions vous me lassez un peu? Comment? Une avalanche engloutit nos campagnes; Mon père la poussait du sommet des montagnes. Un troupeau nous restait,— la mort s'y mit. Dès-lors, Plus rien ! — La faim, la soif s'attacha sur nos corps; Et quand quelque malheur sur nous venait s'abattre. C'était en février, et toujours le vingt-quatre, Aussi nous n'avons plus, tous deux , qu'à mendier.
LUDWIGH.
Espérez mieux... On voit le temps remédier Aux plus grands maux.
HUBERT
Le temps !.. consolante maxime !
El votre preuve?
LUUWIGH.
Moi, comme vous deux, victime D'un sort fatal, marqué par un égal malheur. Né comme vous, enlin, l'enfant de la douleur.
Un compagnon de plus, alors.,, j'en suis bien aise.
LUDWIfin.
J'ai, comme votre fils, dans une heure mauvaise. Commis un meurtre.
HUBERT
Vous !