‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 263 sur 391 · ACTE 111 , SCfcNE IV. 3ij · texte numérisé non relu

ACTE 111 , SCfcNE IV. 3ij

Mais, lion... vous m'en jugez indigne, je le voi.

BAi\DOI-PH.

Me suivie ! abandonner toutes choses pour moi ! Car, songez-y, païens, vassaux, amis d'enfance. Tout ce (|ui nous attache au sol de la naissance ; Les murs où l'on vécut, la tombe des aïeux, Le ciel des premiers ans, plus beau que tous les ciciix; Ce qui fait, en un mot, que, détournant la tête, i/oxilé qui s'en va, souvent pleure et s'arrête ; Tout cela, pour me suivre, il vous faut le quitter... Quitter voire pays...

EDMA.

Mais sans le regretter.

Uandolph, en quelque endroit que l'exil nous rassemble. Ma patrie est partout où nous serons ensemble; Et, dussé-je vous suivre aux plus profonds déserts. Le cœur de mon époux sera mon univers... Ne me refusez pas, Moi>seigneur, davantage.

UANDOLPH.

Parlei-tu de la sorte?.. Ah! certes, le partage N'a pas de quoi tenter, cependant... Songez-y, Pour ne pas en gémir après avoir choisi. Pesez bien, avant tout, de quel opprobre est faite La sourde destinée où mon exil vous jette. Quoi donc? vous irez-vous donner pour compagnon Un frauduleux proscrit, sans famille et sans nom. Un llottanl étranger, écume de la terre? Car, sachoz-le, Madame, en France, en Angleterre, Kn Espagne, partout, mon crime prétendu. De castel en castel au loin s'est répandu. Devant les hauts barons, tout ménestrel le chante ; Et moi, cachant mon nom, cachant ma vie errante, il me faut marcher seul comme un pestiféré, Seul, et mâchant le fiel dont je suis ulcéré: Effroyable abandon où va mon âme en peine ; Où, comme jeté hors de toute vie humaine, Torresiie réprouvé, n'ayant plus qu'à mourir, Uandolph devint méchant à force de souffrir. Voilà ce (|ue je suis ; voilà quel cd'ur rapporte

336 L'HÉRITAGE l)L MAL,

Le sombre voyageur torturé de la sorte!..

Et, maintenant, Edma, pour un homme ainsi fait,

Voyez si tout quitter serait sage, en effet.

EDMA.

Sage!.. Dis-moi: celui qui, soldat sans courage. Quitte son chef un jour de bataille, est-il sage? L'est-il donc, le félon qui trahit son seigneur? L'est-elle aussi, réponds, l'épouse sans honneur. Qui peut, brisant la chaîne h tous les deux commune, !)éserterson époux aux jours de l'infortune? Oh ! tu veux éprouver Edma, je le vois bien ; Mais, enfin, cet exil, c'est mon droit, c'est mon bien... Me veux-tu refuser ce qu'à tes pieds j'implore? Je sais que je n'en suis, hélas ! pas digne encore ; Mais je le deviendrai, vois-tu? sois-en certain; Je veux le devenir ; et que, dans ton destin. Tu m'accordes, ou non, la part que je réclame. Je te dis que ce droit, sacré pour toute femme, D'accompagner partout le proscrit délaiss*^. Ce droit, je veux l'avoir, et, comme au temps passé, Faire encor de toi seul ma vie et mon étude; Repeupler de mes soins la morne solitude ; T'adoucir les rigueurs de l'exil, et toujours. Malgré toi, s'il le faut, m'atiacher à tes jours. Jusqu'au moment, Randolph, puisse-t-il bientôt naître ! Où mes soins, où mes pleurs, te désarmant peut-être. Alors, toi, me tendant la main, dans ta pitié, Toi-même me diras : Viens, tout est oublié.

RANDOLPH, avec admiialion.

Viens! oh! viens dans mes bras!.. Je t'avais mal jugée. Et, certes, tu t'en es chrétiennement vengée.

EDMA.

0 mon Randolph !

RANDOLPH, la tenant dans ses bras.

Et toi, pardonne-moi, grand Dieu!

De t'avoir quelquefois maudit, puiscju'au milieu Des plus rudes malheurs, des plus funestes voies. Tu nous gardes encor de ces suprêmes joies!

Af.Tt: 111 . SCÈNK V, 337

Ma noble Edma ! de toi j'ai quelque temps douté...

Que veux-tu?.. Le soupçon naît de radvcisilé.

Mais, plus de crainte amëre à présent... Tout s'efface...

Mon bonheur d'autrefois remonte à la surface...

Et, tiens, voici déjà que s'en vont mes douleurs,

lit pour toujours ! Edma, sens-tu couler mes pleurs ?

C'est la joie... et voilà lon«ï-temps,je puis le dire,

Que je ne savais plus ni pleurer ni sourire...

Mais, maintenant, je pleure et je ris à la fois!

Mon Edma! mon amour!

(11 la serre de nouveau dans ses bras : lous deux restent plongés dans une extase inuelte.)

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