ACTE I. a y
devienne? que voulez-vous que je fasse?.. Klle sera sacriliée, Giovaua, sacriliéo ! — Oui, oui. Kt ce sera la seconde. Il en sera d'elle comme de ma pauvre maîtresse, la malheureuse Luigina Grimaldi: comme Florella, elle aimait un beau et jeune seigneur, brave, mais pauvre; et elle fut séduite, l'infortunée! Mais comme elle était riche, niesscr Jacob Aguzzi l'épousa pour ses grands biens , tout juste comme il veut faire aujourd'hui de sa pupille , le vieux bibre; il épousa Luigina lorsqu'elle ne pouvait déjà plusse montrer, seigneur Lodovico 1 N'était-ce pas une infamie?
— Oui, oui. Vous m'avez déjà raconté cette histoire... une grande infamie ! — Hélas ! pauvre maîtresse , elle n'eut pas long-temps à souH'rir, du moins; elle mourut, et son pauvre petit enfant lui fut enlevé! Jésus, mon Dieu! je ne puis jamais penser à cela sans pleurer! Et si vous aviez vu cet hypocrite Aguzzi venir ensuite se lamenter: «' Ma pauvre femme, ciiait-il! Corsaire infâme, rends-moi mon enfant! » El bien des gens furent dupes de ses jérémiades; mais il n'en est pas moins vrai que la mort de sa femme l'a enrichi étrangement, et ce n'est pas l'habitude qu'un avare pleure quand son collrc s'emplit. l'iilin, Dieu nous assiste ! Voulez-vous déjeuner , mon garçon ? —
— Alerci, je n'ai pas faim. — foui.c (soriani <ie la lavcruc avec Uguccioii et ciiicndanl les dernières paroles de Lodovico. ) Vous avez tort, mon ami. Le jeûne engraisse le chagrin, (il s'aiiablc avec t'gucclon.) Bonne femme, ce que vous avez de mieux... du vin surtout. (\ Lodovico.) H faut que vous déjeuniez avec moi. — Je vous rends grâce; mais... — Par mon saint patron, lequel était, dit-on, un saint fort gras, il le laut. Allons, allons, ne me regardez pas û\m air rébarbatif. Vous avez failli, ce malin, étriller un certain drôle d'une façon qui m'a convenu, et... — Quoi ! vous m'observiez? vous avez vu... — i'oilc, l'inierrompani. J'ai vu que vous étiez près de rosser un coquin qui vous épiait, voilà tout. Çadonc, buvons. Foi de condottiere, voilà un excellent vin!
— uuuccio.N. El un digne pâté. — tollc. Allons, jeune homme, une tranche de ceci, et causons. Depuis hier je vous vois, je vous observe, et vous m'avez l'air d'un gaillard. Que penseriez -vous de peiuire à votre liane une bomie épée de condottiere, et «l'aller chevauchanl partout
!iQ!x FOULC DE LA TRIBARDE.
et taillant à grands coups d'estoc, mainte large part dans ce gâteau qu'on appelle fortune? que penseriez- vous de suivre la bannière de Foule de la Tribarde? — Je pense que je ne pourrais servir sous un chef plus vaillant. — Eh bien! jeune homme, la main... Vous hésitez?
Bref, Lodovico refuse parce qu'il désire ne pas quitter la ville. Du reste, sans le savoir, il touche à une importante solution. Florella et lui ne sont pas les seuls qui aient à souffrir de l'impitoyable avarice de Jacob. Giovana, la digne cabaretière, sera mise dès demain à la porte de son établissement si elle ne paie à Jacob une somme que celui-ci lui a prêtée à de lourds intérêts. La pauvre femme se désespère en songeant à sa ruine prochaine. Mais, Lodovico a tout entendu. Il s'approche et dit :
Giovana, vous m'avez reçu sous votre toit et à votre table; vous avez été pour nioi comme une seconde mère : il ne sera pas dit que je vous ai abandonnée. — Hélas ! que pouvez-vous, mon cher enfant? vous n'avez rien. — Je vais m'expliquer, Giovana : je vous l'ai dit, je suis un aventurier sans nom et sans famille; mais, lorsqu'cnfant j'étais mousse sur le vaisseau d'un homme que je ne nommerai pas, parce que son nom est exécré, je me souviens que cet homme, le seul qui m'ait aimé ici-bas, me recommandait de garder avec soin un joyau que je portais au cou, et qui, disait-il, m'aiderait un jour à retrouver ma famille. Ce joyau, quelle qu'ait été ma détresse, jamais je n'ai voulu m'en défaire; eh bien ! Giovana, le voici; c'est un objet de prix, vendez-le. — Ce joyau! d'où le tenez-vous? et ce portrait... — C'est, me disait-il, celui de ma mère. — Votre mère? (Baisant le portrait.) Ah ! ma chère, ma bonne maîtresse ! (Prenant Lodovico dans ses bras.) Oh ! je m'explique maintenant mon alTeclion pour vous, que j'ai veillé tout enfant, que j'ai noinri. — Vous? expliquez-vous; que voulez-vous dire ? — Vous saurez tout, Lodovico : vous n'aviez ni nom, ni fortune, vous aurez nom et fortune. Vous ne saviez comment entrer dans cette maison : vous y entrerez en maître. Vous aimez Florella : vous l'épouserez.