ACTE I
les, franc vaurien, qui, de plus, se permet de tourner en ridicule tous les honorables membres de la seigneurie, doni je suis! Et s'il vous arrivait de prêter l'oreille à ce vagabond... Allons, je vous prie, égayez ce visage.
Entrent Giustinello le p6re et son fils Gactano. Galanteries (lu jeune homme à sa prétendue , qui lui répond h peine. Il l'invile à danser et l'emmène dans la salle du fond. Entretien des deux pères sur la nécessité de liûter le mariage de Gactano et de Costanza. La république est pcut-Clre à la veille de grands troubles. Ambition de Koméo de Pepoli. Intolérables exigences des universités. Insolence croissante des étudians. En ce moment, Roméo de l'epoli entre par la porte de gauche, suivi d'un nombreux cortège, dans lequel se trouvent Giacomo de Valence et Lupioni, tous deux revêtus d'un domino. D'Argela et Giustinello s'inclhient devant Roméo avec quelques paroles gracieuses.
PEPOLI, d'un air hautain et protecteur. .Bonjour, bonjour, Messers. (il passe et disparaît dans la salle de bal avec son cortège. Giacomo et Lupioni s'arrêtent seuls à la porte du fond, devant un quadrille où figurent Costanza et Gaëiano.) — (jIUSTI.nello, i\ d'Argela. Kh bien! qu'en dites-vous? — d'argela. Oui, oui, passablement insolent. Et son cortège? tout de ses créatures; observons-le un peu, voulez-vous? (Tous deux se rendent dans la salle du bal.) — LL'PIO.M (arrachant Giacomo à son état contemplatif, et l'entraînant sur le devant de la scène, tout en se munissant, au passage, de plusieurs rafralchissemens.) Je le disque tu n'as pas le sens commun. Enfin, que viens-tu faire ici? D'Argela te hait; et quand tu dévoreras sa fille des yeux, à quoi bon ? Elle est riche, et tu n'as pas le sou. — d'argiw.a. Je suis noble. — Oui, comme tous les Espagnols : noblesse râpée : trente-six noms, trente-six titres , trente-six aïeux , et pas un écu. — kupioni ! — Eh bien ! après ? J'ai tort peut-être. Ne sais-tu pas que Costanza est promise à Gactano? Tu la suis partout, tu rimes pour elle, d'accord ; mais quel résultat ? Veux-tu l'obtenir pour maîtresse ? — Non , je l'aime. — Bonheur extrême! n'est-ce pas? comme dans toutes les romances du monde. El, tout en aimant, tu maigris, tu te dessèches. Bel amour! Fais comme moi: bois, mange; redeviens ce
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que tu étais : le boute-en-traiti des écoles, à la bonne heure; pense à la Sévérina, pauvre fille qui t'adore comme un vrai Jésus. — Eh ! que m'imporle que Sévérina m'aime ! — Triple fat! — Que m'importe ma vie passée! Non, vois-tu? je suis las de tout cela ; las de ces femmes qui sont à tout le monde et ne sont à personne ; las de cette vie de bruit et d'aventures; las surtout de livres, de bouquins, d'étude, en un mot. Tu m'accuses de perdre mon temps auprès de Costanza, de maigrir dans la contemplation; et, toi, tu jaunis sur Alberl-le-Grand et sur Aristote. Lequel vaut le mieux? Puis, que je sois pauvre et obscur, qu'iuiporte?j'ai une tète et une épée, et, dans celte tète, de quoi m'agrandir par l'épée. Enfin, l'Italie est le pays des aventuriers ; et le grand Castruccio Castracani n'était pas plus avancé que moi quand il mit la main à l'œuvre. — A merveille! seigneur Castruccio; mais, en attendant, si d'Argela savait votre Seigneurie eu ce lieu, il pourrait fort bien vous prier de prendre au plus vite la porte. Veux-tu m'écouter? tu ferais bien mieux de venir avec moi. Une partie magnifique, mon cher! — Tu m'ennuies. — Avec Sacchi, Céchetti, et leurs amis; de plus, Pépina et Sévérina. Viendras-tu? — Eh ! non. — Eh bien! nous te reprendrons ce soir vers une heure. Est-ce convenu ? — Soit. — Dans la ruelle San-Lucia. — Fort bien.
Lupioni avale un dernier rafraîchissement et sort. La musique cesse. Les danseurs reviennent sur le devant de la scène. Gaëlano fait l'aimable auprès de Costanza. Jalousie de Giacomo. Il s'approche des deux futurs, et, saisissant au passage une banalité fleurie de Gaëtano, il le plaisante. Celui-ci riposte avec aigreur. Arrivent les sarcasmes. Querelle. Les mains se portent aux épées. Surviennent d'Argela et Giusiinello le père. Gjacomo est obligé de relever son capuchon et de se faire connaître. Indignation de d'Argela. Il ordonne à ses gens de chasser Giacomo; mais Pepoli déclare que ce jeune homme est de sa compagnie et qu'il verrait avec déplaisir qu'on le maltraitât. Gaëlano s'approche alors de Giacomo et lui <lonne rendez-vous, pour une heure, dans la ruelle San-Lucia; puis, faisant un signe à deux de ses gens, il leur parle à voix basse. L'un d'eux lui répond : c 1! suflTit, Monscigncur, nous y sorons avec nos f'pées. »
AC'I t ir. 507
DEUXIÈME ACTE. — COSTANZA, à son balcon, le visage a demi tourné vers Tintérleur de sa chaaibre. Eh bien! le bal lire à sa fin; tu n'entends pas de dispute? — paolina, paraissant au balcon. Nullement, Mademoiselle. — Je tremble qu'ils ne se battent. — Baste ! le seigneur Gaëtano trouvera à qui parler; et, d'ailleurs, sauf votre respect, il est très prudent, le seigneur Gaëtano, il se bat peu.— Il a raison. Je n'aime point ces gens qui tuent de la sorte le monde. — Oh! bien, moi. Mademoiselle, je ne suis pas de cet avis; et si jamais je me mariais, je voudrais un homme qui sût uieitre la main à l'épëe!.. Comme le seigneur Giacomo, par exemple, voilà un homme ! — Oui, viaiment, une réputation détestable... un insolent qui me poursuit partout.
— Eh ! mais, j'en sais plus d'une qui ne s'en plaindrait pas.
— Un audacieux que je rencontre dans toutes les églises . dans toutes les promenades ; qui s'introduit dans un bal sans être invité. — Que voulez-vous? si ce pauvre jeune homme a du plaisir à vous voir. — Il n'importe : quand on estime une jeune personne, on est respectueux, et on ne lui envoie pas de billet. — Un billet? — Certainement ; et en vers, encore! — Oh! njontrez-le-moi , ma bonne maitresse ; j'adore les vers et les déclarations. — Crois-tu que je l'aie gardé? je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.
— Comment, vous avez eu la cruauté... Oh! tenez, je suis sûre que si vous cherchiez bien... là, dans votre pochette... — Tu crois?., c'est possible... parmégarde... (Elle fouille dans sa poclie, et n'y trouvant rien:) Qu'ai-je donc fait de ce chiffon? (Le tirant tout-à-coup de sa gorgeretie.) Ah!... — Bon! c'est mieux. — Que dites-vous là? — Que je voudrais bien voir comment on tourne des vers ! — Oh ! tu vas voir, des folies.
(La porte de la maison de d'Argela s'ouvre. l'araisscnt RomOo de Pépoli, Giacomo et divers seigneurs, accompagnés de valets portant des torches. — Les deux jeunes filles quittent alors le balcon , et se contentent de regarder furtivement à travers les rideaux.)
pÉPOLi, à Giacomo. Eh bien! vous ne m'accompagnerez pas plus loin? — giacomo. Impossible, noble seigneur; j'ai ici quch|uc affaire avec un ami. — pépoli, souriant.
T'OS LIÎS tTiniANS DE r.oi.OGNi:.
Ami ou amie... écoutez, on ne vous demande point votre secret; mais on a des yeux comme un autre. D'Argela est un vieux fou dont il ne faut pas vous épouvanter. Tout cela peut changer d'un moment à l'autre. Je ne vous en dis pas davantage ; mais je suis chaud partisan des universités. J'ai, je crois, quelque crédit dans Bologne, et si vous vouliez... Enfin, je vous tiens et vous ai toujours tenu en singulière estime ; estime partagée par toutes les écoles de Bologne. — Je ne disconviens pas que mes camarades ne m'aiment assez. — Non seulement ils vous aiment, mais vous pouvez beaucoup sur eux , et si vous usiez de cette influence, honorable pour vous,.. (Baissant la voix.) Voyezvous, Messer, tout paraît tranquille et rien ne l'est. La seigneurie et les écoles sont mal ensemble ; un mouvement peut avoir lieu, un changement... une révolution... où vous pouvez jouer un rôle , messer Giacomo, un grand rôle! — Mais, Seigneur, — Bien, bien! qu'il vous suffise de savoir qu'en toute occasion vous pouvez compter sur mon amitié et sur ma bourse. J'irai vous voir demain chez vous. — Messer! — C'est entendu, et n'oubliez pas que de toutes les maîtresses, la gloire et la fortune étant les plus difllciles à prendre, une fois celles-ci obtenues, toutes les autres viendront à la lile. (Pépoli s'éloigne. Giacomo reste seul. Aussitôt Costanza congédie Paolina.)
GIACOMO. Une heure ne peut tarder à sonner. (Levant les yeux vers la fenêtre de Costanza, et portant machinalement la main à la poignée de sou cpée.) Par les saints ! cet homme a mal choisi la place pour se battre avec moi... Sous ces fenêtres! Oh! Costanza, si j'étaissûr qu'une seule penséedevous me vînt en aide, avec quel cœur combattrait Giacomo. Certes, il adviendrait malheiu' à cet homme. Mais, baste ! si elle savait... ses vœux seraient pour lui peut-être, (il marche à grands pas, prononçant par intervalles des phrases jalouses et aimantes, tendres et désespérées. Une heure sonne.) — Ah ! voici l'instant. Si au-dessus de moi que vous vous estimiez, seigneur Gaëtano, l'épée est une égalité ; elle va décider entre nous. Quelqu'un vient... c'est lui! — gaetano. Vous êtes e.xact, Messer. — giacomo, mettant l'épée à la main. Etes-vous prêt? — Je le suis... Seulement, le cliquetis des épécs
ACTt: II. 509
pourrait êti'C entendu de chez d'Argela; celle ruelle est déserte ; venez-y. — Volontiers, (ils eiureiu dans la ruelle. En ce moment, Coslanza parait de nouveau à son balcon, cl les deux domestiques de Gaiitano dcJbouclieiit de la rue, en cliuchottanl entre eux. — Cliquetis d'épées dans la ruelle. — COS- TANZA. 0 Dieu! que se passe-l-il? — l'un des domestiques, à l'autre. Tu entends; es-tu prêt? — Oui. — Allons. {Ils entrent dans la ruelle.) — COSTANZA. Jésus, mon Dieu! ces deux hommes!.. Il y a quelque trahison ici. (Voix de Giacomo dans la ruelle.) Ah ! Irallres ! (Gacilano et ses deux domestiques reparaissent et s'enfuient. On aperçoit alors Giacomo blessé et se traînant le long des murs.) — Les misérables! ils m'ont assassiné!.. 0 Coslanza! Costanza, adieu! — ^ COSTANZA. Hélas! mon Dieu, qui donc ainsi m'appelle si douloureusement à celte heure de nuit? — uiacomo. C'est sa voix! Coslanza! Mademoiselle, èles-vous ici?... Hélas! je ne puis même vous voir; car, mes yeux s'aflaiblissent et je sins que je vais mourir!.. — Mourir! Oh! non... cela ne se peut... Mais comnuMii faire? si j'appelle, mon père le laissera mourir... Messer Giacomo, je suis à vous, attendez. (Elle disparaît du balcon.)
(Giacomo resté seul, conlinue de se traîner mourant jusque sur le devant de la scène. La petite porte du jardin s'ouvre. Parait Coslanza, pâle, effrayée, et courant vers le blessé.) — Oh! Dieu! tout sanglant ; Messer, répondez-moi, au nom du ciel! vous n'êtes point blessé à mourir, n'est-ce pas? (Elle s'agenouille près de Giacomo et lui bande sa plaie avec son voile.) — Merci, Coslanza, merci ! grâce à votre tendre pitié, le malheureux Giacomo aura du moins celle extrême consolation de vous avoir présente à ses derniers regards, comme vous l'eussiez été à sa dernière pensée. — Messer, ne parlez point ainsi, au nom du ciel! celle blessure ne peut être mortelle. — Eh ! qu'imporle qu'elle le soit? je lui devrai, du moins, ma première entrevue avec vous! O Coslanza, j'ai long-temps souhaité celle enlrevuc; mais je ne savais point qu'elle dût êlre si douce et si fatale. Coslanza, au nom du désir que vous avez, que toute âme chrétienne meure en paix, vous, mon unique pensée, vous que j'ai tant aimée! Oh! dilcs-moi, dites-moi (juc \cus ne me