‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 365 sur 391 · LES ÉTUDIANS DE BOLOGNE · texte numérisé non relu

LES ÉTUDIANS DE BOLOGNE

détestez pas ! — Vous détester, Messer! — Oui, parlez... Vous pleurez, Costanza?..0 heure suprême ! heure de joie et de tristesse! Laissez-moi recueillir vos larim-s comme un baume sur mes blessm-es, comme une rosée sur mon amour, comme une bénédiction sur ma mort. — Non, Messer, vous ne mourrez point ; non ; si Dieu peut entendre les prières d'une pauvre fdle ! Non, Giacomo, vos amis, tous ceux qui vous aiment ne vous perdront point ainsi. — Ceux qui m'aiment! Costanza! — Oui, Messer. et il en est beaucoup... il en est à qui Dieu ne voudrait pas vous ôter; car, jamais, non, jamais ceux-là ne s'en pourraient consoler; et ce n'est certes pas moi qui vous oublierai , Giacomo. — Vous, Costanza!.. Vous! puissance du ciel! vous m'aimez donc? — Que Dieu me pardonne si c'est un crime , Giacomo ! mais enfin je ne puis me taire davantage. J'ai longtemps douté, long-temps combattu, et maintenant... maintenant, j'en atteste mes larmes, je sens, Giacomo, que je ne vous déteste pas. Et, quanta ce Giustinello... — Le lâche qui m'a fait assassiner. — Quoi! c'est lui ! l'infâme!., et demain il viendrait à moi couvert de votre sang! Giacomo, cédant à la volonté de mon père, j'aurais pu épouser ce (Jaëiano , oui. J'aurais été malheureuse ; voilà tout. Mais , maintenant, cette terrible nuit s'élève à jamais entre lui et moi; et ici, à la face de Dieu qui nous voit, ô Giacomo! vous que j'aime, prenez cette main, et dans cette main mon cœur, et qu'ainsi soient faites nos fiançailles! Car, je le jure, si vous pouvez vivre, Costanza ne sera qu'à vous; autrement, Costanza ne sera qu'à Dieu! — Que Dieu l'entende, ma bien-aimée ! Maintenant, Giacomo peut mourir! (Il tombe sans connaissance. Costanza se précipite sur son corps; elle l'appelle des noms les plus doux.) 0 Dieu! Dieu! plus rien!., immobile comme la tombe! réponds, tiiacomo! réponds à ta Costanza. 11 n'entend plus... glacé... tout est fini... et personne... nul secours. Partout le silence et l'ombre. Il semble que cette nuit soit comme un sépulcre. (On entend des chants joyeux qui s'approcheui.) Je nc me trompe pas... on vient... Oh ! Messers! au secours! un hoiiiine se meurt ici.

(Paraissent Lupioni , Sacclii . (',60116111 cl d'autres éludians.^

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— LTJPioNi. Un Iiomme? — Voyez! — lupioni, se pencliaut sur le corps. Par la sainte croix! c'est Giacomo ! — tous. Giacomo! — Et baigné dans son sang! — costanza. Oui, mais non pas mort encore! — cechetti. Non, par la messe!.. Voyons la blessure... Allons ! allons; ce n'est rien, mes amis; et vous, Mademoiselle, ne tordez point ainsi vos mains; car je vous donne ma foi de chirurgien qu'il ne mourra point encore de celle-là. Un brancard, mes amis !

— i.upioNi. Nous n'avons pas de brancard, mais nous avons nos épaules ; et au besoin je me chargerai de le porter. — Bien dit, I.upioni. Doucement, mon garçon ; aideznous donc, vous autres. (Tous chargent Giacoinu sur les ^■paules lie Liipioni.) — COSTANZA. Mais, Messcrs, je voudrais bien savoir... Où pourrai-je avoir de ses nouvelles'.'

— Où ? l'ardieu! chez nous... chez lui, à la grande piazza, hôtel San-Giuseppo. — Merci, Messeigncurs. (tous s'éloignent.) — Seigneur, veillez sur lui !

TROISIÈME ACTE. —Chez Giacomo. Une chambre assez nue; de vieux meuliies et de vieilles tapisseries, ('.à et là, suspendus aux murs, des guitares, des armes de toutes sortes, et quelques tableaux. Porte latérale; porte au foud , ouvrant sur la chambre à coucher de Giacomo. Une table, des chaises, des livres par terre et en désordre.

(Lupioni et Sacchi se parlent à demi-voix.)

L13PI0NI. Tu dis que tu as prévemi... — Pépina et Sévérina; elles seront bientôt ici, et j'ai pensé que les gentillesses de la Sévérina adouciront quelque peu l'eflot terrible de la nouvelle que nous allons annoncer à Giacomo. — Crois lu? j'en doute fort. — Pourquoi ? Rappelle-toi , il y a un an, la petite femme du grave professeur Gamba. Comment on avons-nous guéri Giacomo'.' avec trois bou^ teilles de vin et une joueuse de viole. — Oui, mais la petite Gamba était une de ces fantaisies dont on change comme de pourpoint; conquête faite entre un sourire et un entrechat; fi il n'en va pas ainsi avec la jeune Coslanza. Sojige,

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Ccclietti, que notre pauvre ami est pris, non par Icîsens, mais par la tète et le cœur , ce qui est pis ; que ceci n'est point une amourette , mais une passion , rêvée , traversée , tourmentée, avec complication de blessures, de meurtre, de sermens devant Dieu et de baisers au elair de la lune. Cependant, vienne Sévérina, cela ne peut nuire. — Oui, j'entends. Mais alors, poirquoi ne pas attendre que Giacomo soit tout-àfait guéri, pour lui conter la chose ? — Pourquoi?., parce que mieux il se portera, plus il sera malade ; que son mal est dans la tète, et que, chez les gens de ce caractère, la santé du corps n'est qu'une force de plus donnée à la passion, et, partant, à la maladie. Mais, chut! n'entends-tu pas remuer dans sa chambre? je crois qu'il s'éveille.

(Tous deux se dirigent vers la porte du fond. Elle s'ouvre , et Giacoœo parait ; il est 1res pâle.)

GiACOMO. Ah! c'est vous, mes amis... j'avais d'abord cru... 11 n'est venu aucun message? — lupiom. Aucun. Comment te sens-tu? — Mieux... tout-à-fait bien. Aucun message! c'est étrange ! rien, depuis dix jours, mes amis, rien! die qui, depuis trois semaines, ne laissait pas un seul jour sans demander de mes nouvelles. Cela est singiUier. — CECiiETTi. Mon Dieu! ne te tourmente pas pour cela, Giacomo , il y aura eu quelque empêchement. — lupioni. C'est ce que je lui dis. Tu devrais pourtant connaître les femmes, Giacomo. — Comment, qu'entends-tu par là ? — Eh! mon Dieu ! que la femme est à la fois m\ être fort impressionnable et fort changeant. — giacomo, r<5cou tant à peine. Après? — Eh bien! après... après l'entraînement du moment... la rétlexion. Une jeune lille est poursuivie par un jeune homme, et il ne lui déplaît point; mais, d'autre part, on a un prétendu et un père ; et, tout naturellement, on cède au père et au prétendu. ïout-à-coup, ledit jeune homme se trouve à moitié assassiné par un misérable, la miit, et en quel endroit? sous le balcon de la demoiselle! Elle voit le meurtre. Sur quoi , gémissemens du jeune homme, compassion de la jeune fille : on descend, parce qu'on a bon cœur; on bande la plaie du jeune homme, parce qu'on est touchée; on le trouve beau, parce qu'il

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est int(5rcs.saiH , et intéressant parce qu'il cii blessé; on s'exalte, parce qu'on est romanesque; on se croit amoureuse, parce qu'on est exallée, et le tout aidant, blessures, clair de lune et compassion, on jure amour et tidélilé à ini mourant, parce que cela n'engage à rien. — giacomo, commençant à s'émouvoir. Tu as tout dit? — Non pas ! car une fois l'alluire passée, qu'arrive-t-il? D'abord, on continue de s'intéresser au jtnne homme tant qu'il est intéressant, c'està-dire en danger. Mais, quoi donc! le voilà qui guérit, et qui menace de devenir gras comme père et mère; adieu le roman! La poésie s'en va, et la réalité reste, c'est-à-dire, le père et le prétendu, et alors... — giacomo, se levant avec colère. Alors... Je t'aime beaucoup, Lupioni, mais nous nous couperons infailliblement la gorge, si tu ne cesses à l'instant. — Et cesse d'être fou, plutôt; quitte les hyperboles passionnées pour les bonnes réalités charnelles ! J'aimerais mieux te voir trente-six Sévérinas sur le corps, qu'un quart de Costanzadans la tète. — Lupioni ! — Kort bieii! rends-toi malade, emporte-toi , je le guérirai malgré loi ; et, sur ce, je l'annonce que pour célébrer ta guérison, tous nos amis vont venir, et avec eux Sévérina, Pépina et le reste. — Et moi je te déclare que si Sévérina vient ici, je la jette par la fenêtre. — Mais enlin , si ta l'-ostanza te trompait. — Costanza !.. Tu mens ! — Si elle allait en épouser un autre. - Un autre ! — Et si cet autre était Gaëtano? — (Giacomo saisit une ép6c au mur, fait un mouvement territile, et, la rejetant tout-à-coup à terre, il dit d'une voix sourde.) Cela est faux, et tu m'en rendras raison! — Faiix ! La chose est sue de tout Bologne. (Giacomo reste comme terrifié.) — Cechetti. Lupioni a dit vrai, et nous le savions depuis deux jours.

(Alors chacun d'eux tour-à-tour lui explique le fait en détail. Giacomo les écoute tous les deux en silence ; quelques larmes tombentsur ses joues , puis, toui-à-coup. )

— Ah! c'est ainsi!..

(Alors, avec un mouvemcut iiusesperé, il arrache toutes les ligatures de ses blessures; ses air.is se saisissent de lui, cl rebandent sa plaie lorcémeiil.)

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GIACOMO, se débattant dans leurs mains. Laissez-moi, VOUS (lis-je, laissez-moi mourir ! — lxjpioni, sans l'écouter. Oui, mourir, et pour qui? pour une femme! Qu'importe à Giacomo ses amis, ses anciens camarades? (il se détourne brusquement pour pleurer.) Tiens, meurs, si tu veux... tu n'es qu'un égoïste ! — fiiACOMo. Tu pleures. — Que t'importe? cela te regarde-t-il ? Pour une femme ! pour une poupée de spizeans, tournant à toulesses impressions, comme une girouette à tous les vents ! comme s'il n'était pas assez d'autres jupes dans ce monde. —En ellet, j'ai eu tort. Votre main, mes amis; et maintenant voici ce que jure Giacomo, et il tiendra parole : Dût cotte femme tenir aux plus secrètes fibres de mon existence, je l'en arracherai ! je redeviendrai l'iiomme d'autrefois. Et puisque, foi, amour, candeur, innocence, fidélité, ne sont rien que duperies; puisque tout cela n'est au fond que monnaie fausse, cuivre qui fait or, vieux sou qui fait médaille, je suivrai tes conseils, Lupioni ; j'entrerai jusqu'au cou dans la réalité, j'y enfouirai toutes mes sottes illusions de loyauté et d'amour ; j'embourberai mon âme dans mes sens, et, parmi les femmes, je prendrai les plus franches, c'esl-à-dirc l<>s plus dévergondées. N'avez-vous pas dit que Sévérina allait venir, que... — cechetïi. Sévérina ? Tiens ! la voici justement avec les amis. — giacomo, allant vers eux. Bonjour, mes amis ; et vous, mes belles, soyez les bien-venues. Vous venez féliciter un convalescent sur sa guérison, m'at-on dit ; permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance de la manière la plus efficace, j'entends , par un baiser, (il les embrasse.) — sÉvÉRixA. J'aime que l'on guérisse ainsi. —Oui, j'étais malade, mais cela m'a passé. Or ça, nous avons du vin, j'espère. Fcte complète aujourd'hui, mes amis ! car (iiacomo vous est rendu. Nous révolutionnerons encore les bals publics, nous casserons encore tout dans les tavernes, nous battrons le guet, nous boirons, chanteions, danserons; nous embrasserons encore filleltes et bourgeoises ; nous escaladerons encore les grandes dames ; nous rosserons encore les sénateurs! Sus! sus! dressez les tables et buvons! — ckciikiti, bas, à Lupioni. Eh! mais, il prend mieux la chose que je n'aurais cru : voilà qu'il se remet à la raison! — Oui, on changeant de folie.

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(On apporte des boulellles, et tous se mettent à boire et à chanter. Lupioni se laisse aller et fait comme les autres; mais Giacomo est effrayant : il boit plus que tous, il chante, il crie, il hurle; puis, en allant décrocher une des guitares, il trouve sous sa main le voile que lui avait donné C.ostanza ; alors, il s'arrête, et chacun lui dit : )

— Qu'as-tu donc, Giacomo? on dirait que tu pleuies?

— Moi, du tout. (Alors, allant brusquement à Sévérina. il lui dit, en lui offrant ce voile.) .^la belle, je vous prie, prenez ceci, et si vous connaisse/. quel(|ue honnête bazar d'amour, priez qu'on suspende ce voile à la porte , ce sera une excellente enseigne.

(Sur quoi il se remet à boire et h chanter avec une nouvelle furie. En ce moment, la porte latérale s'ouvre et parait Sacchi, tout pâle. Tous de s'écrier : )

— Tiens, Sacchi ! — giacomo. Tu manquais à la fête, mon garçon; allons, divertis-toi, lais comme nous. — Merci. Je viens d'un endroit trop triste pour cire gai. —giacomo. Je sais... je sais ; elle se marie; tu vois, nous faisons aussi notre noce , et je suis en train d'épouser le genre humain en la personne de St'vérina. — Oui. Kh bien! Costanza vient d'épouser le poison. —Le poison?.. Que veux-tu dire?— QuP» forcée par son père d'épouser Gaëtano, elle n'a rien trouvé de mieux que d'avaler de l'opium ! —Costanza ! Elle est moite pout-èire? —Oh ! non pas. Le docteur Ilalegari, mon professeur, et moi, nous sommes heureusement arrivés à temps : elle est sauvée; mais, le plus horrible, c'est que le maiiage ne doit pas moins s'en conclure dans trois jours, —giacomo. Ainsi, elle mourait! et moi, misérable!.. (Se tournant brusquement vers les deux femmes.) Que faites-vous ici?.. A la porte! à la porte!.. (Les femmes s'enfuient ; épouvantées alors, Giacomo revenant vers Lupioni.) 'l'u vois, Lupioni. — Oui, Je m'étais trompé, Giacomo; quand j'ai cru que ce'te femme était indigne de toi, je t'ai dit : Oublie-la; et maintenant, je te dis : Sauve-la.

— C'est mon intenlion. Tu connais les olfres de Roméo, et... (Un domesti(jue entre et s'adresse à Giacomo.) — Le seigneur Pépoli demande s'il peut vous voir? — Dites-lui qu'il ne pçuvait venir plus à propos.

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Roméo ne s'attendait pas à être sitôt mis en demeure de mettre à exécution ses projets. Mais, il a beau tergiverser : la passion de Giacomo lui ferme toute issue, et lui arrache enGu la promesse formelle de sa coopération.

— Voici mon plan , dit Giacomo : Demain, il y a réunion (le toutes les écoles pour délibérer sur un placet que je dois présenter à la seigneurie. Porteur de ce placet, je demande justice du Gaëtano; nul doute que je n'échoue. Alors, voici ce que nous ferons : Une troupe d'étudians cernera le palais de la seigneurie; une autre le palais des Giustinello ; moi , je me charge du reste. FA maintenant, camarades, une dernière santé avant de nous séparer, (il oïTre un verre à Pépoli.) Messer, à vous l'honneur. — (Pépoli s'efforce de sourire, et dit d'une voix tremblante.) A la réussite de notre entreprise ! — Tous les étudians. A la mort de l'infâme Gaëtano! — giacomo. A la délivrance de ma Costanza !

QUATRIÈME ACTE. — chez d'Argela. Chambre avec portes latérales dans le fond, une fenêtre avec balcon; dans un des coins, une madone.

Costanza s'est enfin décidée à épouser Gaëtano. Voicile subterfuge auquel son père a eu recours pour triompher de sa résistance: Costanza, lui a-t-il dit, après soixante ans de travaux et de considération, ton père, homme honoré parmi les premiers de l'Italie, parmi les plus hauts financiers de l'Europe, ton père, près de manquer à ses engagemcns, chose sacrée pour tout honnête homme, eh bien ! au bord de la banqueroute et du déshonneur, il n'a plus d'espéiance qu'en toi; car, un homme est là qui veut t'épouser, un homme puissant, cl qui, une fois ton époux, tendra la main à ma détresse et sauvera mon nom de celle ruine. C'est à loi de choisir : lu peux d'un OUÏ ou d'un non faire ma prospérité ou ma perte.

Costanza s'est donc sacrifiée, cl l'on est en train de la parer pour la cérémonie. An moment où on lui met sur la tète la couronne nuptiale, elle dit : ■• Tourquoi ce.'? Ilours d'oranger?..

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