COLIP-D'OEIL SUR L'ÉPOQUE
FRAGMENT
Qui découtril un iiourcau iiinn'lo I 11 fou <|u'oii raillait ru tout lieu.
IIlum:».
Ami, dans notre époque, où chaque nation
Cache un germe profond de révolution ;
Dans ces temps d'examen, de tempête et de lutte.
Où d'un ordre vieilli tout présage la chute,
Où le trône et l'autel, cultes des temps passés.
Me sont jilus qu'un, vain chant dont on nous a bercés;
Où chacun analyse, où tout devient problème,
Lois et gouvernemens, tout l'univers. Dieu morne ;
Quel choc tumultueux de principes confus!
Où va le monde entier quand l'unité n'est plus .'
L'unité calholi(iuo, église et monarchie,
A fiiit son temps et meurt. Tout croule; l'anarchie
Envahit l'univers. — Chacun n'est que pour soi ;
Plus de centre commun, de pape, ni de roi. —
Un égoïsme étroit reste seul loi suprême.
Les liens sont rompus. — Un homme est un système :
A chacun sa pensée, à chacun son chemin';
Mais plus de large route à tout le genre humain.
En CCS temps ténébreux, pleins de froides soullranccs,
La vie est sans repos, la mort sans espérances ;
La patrie et le ciel ne servent plus qu'aux fous ;
Le chaos est sur terre, et le néant dessous.
Ainsi va notre époque; et, maintenant, (juc faire? Vivre pour soi ; tourner liaus my^ étroite sphère. Ou, penché vers un but, loiitruonient mOdiié,
Chercher quelque rayon à tant (robsrurilé?
Que si nous consultons dos sages qu'on renomme :
« Laissez, nous diront-ils, ces rêves de jeune homme.
Le monde est ainsi fait; croyez-vous le changer?
Comment? par quels moyens? Fou qui veut s'en charger!
Trop ignorans encor des hommes et des choses,
Vous blâmez les effets sans connaître les causes.
Plus vieux dans ce savoir, nous vous dirons : Prenez
Les hommes comme ils sont, et pour tels les tenez ,
Que, quoi que fasse et dise ou prêtre ou philosophe.
Mauvais ils resteront, car mauvaise est l'étoffe.
C'est un mal nécessaire, et tout homme de bien.
Doit, s'il est de bon sens, dire : Je n'y puis rien ;
Et, vivant ici-bas, puisqu'enfin nous y sommes.
Le mieux qu'il le pourra tirer parti des hommes.
Exister est réel ; — Le reste, — visions.
Faites- vous le foyer de vos affections;
Ne pensez, n'agissez que pour vous et les vôtres;
Faites lucre de tout, sans nul souci des autres.
Prêtez, ne donnez pas
Surtout, en votre esprit imprimez bien le code; De frauder sans péril il contient la méthode ; Et, quoi qu'on puisse faire, ayant pour soi le droit. On est le plus honnête, étant le plus adroit. Acquérez, cumulez. L'or sauve de tout blâme : Selon la bourse, l'homme; — amis, parens et femme. Pesez tout à ce poids; — avoir est le grand point; L'amour et l'amitié passent, mais l'argent, point. Enfin, vivez pour vous; fermez bien votre porte; A ce qui n'est pas vous, répondez: Que m'importe? Des misères d'autrui gardez-vous avec soin. Et, ne donnant jamais, n'ayez jamais besoin. » Voilà ce que diraient des gens d'expérience, Des sages qui de vivre ont creusé la science, Que l'on vante partout, dont chaque jour on dit : Il raisonne fort bien, c'est un homme d'esprit. Ainsi, de notre siècle on voit en eux les types! Ils trouvent des échos, ces hommes à principes! Fatal aveuglement! Ils ne sentent donc pas Que le monde, ainsi fait, s'ébranle sous leurs pas!
Ce long cii de douleur qui plane dans l'espace,
Ce n'est donc là pour eux qu'un murmure qui passe ;
Un bruit fort naturel ; parce que, de tout temps,
Les hommes se sont plaints, n'étant jamais contens !
Il est vrai, de tout temps, on s'est plaint sin- la terre ;
Mais le pauvre, jadis, disait, dans sa misère :
Des biens que je n'ai pas m'enivrant à mon tour.
Au sein d'un Dieu clément, je serai riche un jour !
Maintenant, plus d'espoir. — La mort n'est que livide ;
Le ciel n'ollre au mourant qu'un grand tout plein de vide ;
Et, comme Jésus mit l'égalité là-haut,
Ce grand rêve détruit, c'est ici qu'il la fauL —
Les pauvres se sont dit : «Que faisons-nous au monde ?
Ce n'est donc pas pour nous que la terre est féconde !
Pourquoi, soullrans, maudits dans la société.
N'avons nous rencontré que peine et pauvreté?
Tout animal sait bien où trouver sa pâture;
Sommes-nous seuls exclus de ce droit de nature?
Ah! l'instinct leur sert mieux qu'à nous notre raison !
Ils ont, sans travailler, tous vivres à foison;
Et nous, dont le travail dévore l'existence.
Trop souvent nous jeûnons sur cette terre immense! •)
Égoïstes, ces cris, ces malédictions,
Que font les malheureux d'entre les nations.
Craignez-les ; car, dés-lors, ils sont prl-s de comprendre
Oue ce qu'on leur refuse, ils pourraient bien le prendre.
Et qu'à ce grand festin où siègent les heureux,
Eux, les plus forts, voulant, toute place est pour eux.
Tremblez donc pour ces biens que votre amour caresse ;
Ne vous endormez pas dans une fausse ivresse;
A qui supplie encor, hrucz-vous d'accorder.
Ou craignez de tout perdre en voulant tout garder.
Insensé qui s'isole au sein de sa fortune !
Avec l'humanité faues cause commune.
Pour garantir les biens, il faut des états forts ;
Pour allermir l'état, joignez donc vos elforts.
Au lieu de s'enfermer sous un toit éphémère.
Que, bâtissant pour tous, chacun donne sa pierre*
Ainsi, tous les pcnsers, au même point Icnduj;,
Reviendraient sur cliacun, en bien-èlre épandus. Dès-lors, par l'unité, s'agrandirait chaque homme ; Le bien de tous croissant, du sien croîtrait la somme ; Et, dans ce grand foyer, dans cet immense tout. Chacun donnant un peu, tous recevraient beaucoup.
Mais, que fais-je ? à quoi bon leur parler de la sorte? Pour ces cœurs durs il faut une clameur plus forte. Kli bien ! cette clameur, un jour ils l'entendront, Quand les pauvres, armés, de toutes parts viendront. Les voyant si nombreux, grandes seront leurs craintes; Eux, qui n'ont jamais plaint, proféreront des plaintes. Vains efforts ! — Dans le bruit, leur plainte se perdra, Et sur eux le courroux des peuples passera.
— Jeune cncor, je ne sais si nous devons connaître Ces boulevcrseraens, qui des temps doivent naître: Mais sans frémir, ami, je ne puis y penser:
Les révolutions sont graves à passer ;
Leur char écrase tout; effrayant météore,
Pour ceux qui sont trop près, c'est un feu qui dévore.
Et leur éclat profite à ceux-là seulement
Qui contemplent de loin ce grand événement. —
Puis, tout bras sait frapper: renverser est facile.
Mais rebâtir demande une main plus habile;
Et les hommes, souvent, lorsqu'ils ont tout détruit.
Loin de la dissiper, font plus sombre !a nuit.
— Pour redonner à tout une face nouvelle. Qu'une autre loi, d'abord, aux esprits se révèle ; Qu'envahissant partout, la révolution,
Avant que d'être en fait, soit en opinion; Et qu'en chaque cerveau, vaste champ de réforme, Pour un ordre nouveau, mûrisse une autre forme. Ne sachant rebâtir, mieux vaut n'abattre rien. Si nous faisons le mal, qu'il en naisse le bien ; Que l'homme soit un dieu qui défasse et qui fonde, Et que, du chaos même, il crée un meilleur monde. A l'œuvre donc, penseurs, l'avenir est obscur ; Travaillez ardemment au grand code futur. Laissez crier le sot vt rire l'incrédule :
DIVEUSLS. 525
L'homme forl sait son bul, brave le ridicule,
Kt s'inquiète peu si de petits esprits
Rabaissent lourdement ce qu'ils n'ont pas compris ;
Marchez tous, poursuivez votre œuvre commencée.
L'homme meurt ici-bas, mais non pas la pensée ;
Et telle dans l'oubli semblait devoir finir,
Qui grandit lout-à-coup, moisson de l'avenir.
Le temps n'est plus, d'ailleurs, qu'un homme, seul prophète,
De la société remplissait tout le faite ;
Plus de révélateur, s'abritant sous un Dieu,
Pour semer avec fruit sa parole en tout lieu.
Comme, selon qu'il sait, l'homme étend sa croyance,
Le génie était Dieu, dans les temps d'Ignorance;
La nuit régnant partout, il brillait d'autant mieux,
Et, trop grand pour la terre, il semblait né des cieux.
Mais, lorsque la lumière est au loin répandue.
Une seule clarté se fond dans l'étendue.
Et tout éclat, dès-lors, étant presque pareil.
Un homme est un rayon, mais nul n'est un soleil.
A chacun donc sa place, à personne le monde ;
Qu'en un soleil commun tout rayon se confonde.
À l'œuvre tous, penseurs, — et de vos voix, un jour,
Une loi sortira ; — loi de force et d'amour.
Qui, des choses partout refaisant l'harmonie,
Guidera dans les temps la terre rajeunie. —
— Redoublons donc d'ardeur , ami; si peu qu'on soit,
Faisant tout ce qu'on peut, on fait tout ce qu'on doit.
Nul n'est meilleur qu'un autre, ayant plus de science ;
Nos efl'oris vers le bien font seuls la diiïérence;
Et. grand comme petit, devant l'humanilé.
Qui travaille pour tous, de tous a méritô.
AMil !■<:;: