A MADEMOISELLE
EIIDOXIE DE CHAMPCOURTOIS.
A propos d'une voix charmante et d'un compliment mal tourné.
Il est, Mademoiselle, une étrange manie
Chez ces gens qui s'en vont méditant sans repos:
C'est de répandre à tout propos Ce que complaisamment ils nomment harmonie : J'entends leurs vers. — Menez ces gens en quelque bois, Parmi des chœurs d'oiseaux, parmi ces douces voix
Qui vont courant sous la feuillée; Vous supposez chez eux leur muse verrouillée. Point. — Car tandis qu'on marche insoucieux, rêvant. Joyeux de s'oublier en l'orchestre mouvant
Du vent; Ou bien encor pendant qu'attentif on écoute Le bruit de quelque char cahoté sur la route ; Au loin des pas; plus près, peut-être un fdet d'eeu, Qui fait en ruisselant frissonner un roseau ; Puis tout ce qu'on entend : sons perdus, voix prochaines; Le cri de maint grillon, la plainte des grands chênes. Tout ce qui sort du tlot, de l'arbre, du gazon, Doux soupirs, grand concert, éternelle chanson ; Eh bien ! tandis qu'ainsi voyage en l'étendue L'âme sur tous ces bruits mollement suspendue. Lui, le rimeur qui pense et ne rêva jamais. Lui qu'on croyait, hélas ! en pleine léthargie. S'agite tout soudain saisi d'une élégie,
Qu'il roucoule à qui n'en peut mais.
Or, puisqu'à tout propos, rimeur, il faut qu'on rinu-. Sorte d'écho central dans ce vaste univers,
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Puisqu'il le faut, veuillez ne point tourner à crime Celte escapade de mes vers.
Car, pour qui vous entend, certes, belle inspirée, Lorsqu'il vous plaît ainsi, pas de harpe sacrée D'où s'échappent les sons d'un vol plus éclatant! Alors nous saisissant, comme le vent la flamme. Votre puissante voix nous emporte, et toute âme S'élargit en vous écoulant.
Car lorsqu'un triste chant de vos lèvres s'épanche. Au fond de quelque bois, caché sous quelque branche, Pas de ruisseau plus doux le soir se lamentant; Et, de même qu'une herbe alors au bord de l'onde, Penché sur voire voix plaintivement profonde, Tout cœur tremble en vous écoutant.
Car s'il advient soudain qu'aigrette qui scintille, En alègres accords voire voix s'éparpille, Pas de groupe masqué plus lestement chantant ; Et l'on dirait alors qu'avec vos chansonnettes, Comme un danseur au son des folles castagnettes, L'esprit saute en vous écoutant.
Vive ariette! forte harmonie!
Air plaintif, triple symphonie !
Ame, esprit et cœur vont tous trois Tour à tour où va votre voix.
Tous irois sont ce que vous les faites. O belle ! lour-à-tour vous êtes Chant joyeux, puissant ou voilé.
Pour l'âme une harpe divine.
Pour l'esprit une mandoline, Pour le cœur un luth désolé.
Et rame se figure alors cet âge antique
Où l'on dit qu'exaltant de sa voix prophéli(iue
Les vaillans énervés dans un lâche repos,
La belle Vcllcda chantait écheveléc.
Tandis que tout autour, frissonnante assemblée,
Les guerriers dans leur main froissaient leurs javelots.
El le cœur qu'attendrit la romance pleurante Révc, en vous écoutant, d'Ophélia mourante. Quand, vierge, ayant perdu son père et sa raison, Chanté mainte ballade, et des fleurs du gazon
Fait moisson.
Au saule elle voulut suspendre, douce offrande,
Sa guirlande ; Et qu'alors fleur aussi prise eu sa floraison, La branche se rompant, flottait encor chantante
L'innocente, Livrant avec sa vie à la vague entraînante Sa chanson.
El l'esprit qu'éblouit i'arielte vive cl folle
S'imagine alors maint lutin.
Qui, chaque soir blotti sous des touffes de thym,
Tout soudain repart, fleur qui vole.
Pour fredonner au gai matin ; Et courant au gazon où reposent les fées.
D'une pâquerette coifl'ées,
— C'est là leur cornette de nuit.
Avec elles, dans la rosée.
Partout où, sur l'herbe posée,
Quelque perle du ciel reluit;
Avec elles, joyeux quadrille
Danse en rond, chantonne et saulillo,
Emplit les fleurs de son liabil.
Pirouette au bout d'un brin de chaume,
Rit, gambade, et joue à la paume
Avec quelque graine de mil.
De même, ô Dieu !..— Fort bien. Mais voici, ce me semble Vousécrîrez-vous lout-à coup.
Un fort long-temps (juc bout-à-boul
Vous accolez, Monsieur, ces petits mots ensemble ;
Et je crains, pour ma part, que vous ne vous lassiez ;
Et même, sans qu'ainsi pour moi vous dévidiez Votre poétique cervelle,
N'cût-il pas mieux valu qu'en pro^c nriiuroll'.'
5r>^ roÉsiKS
Vous me fissiez plutôt quelques galans discours
Courts.
— Las ! c'est là justement le fâcheux de la chose. Tout rlmeur n'est qu'un sot en prose de salon ;
Bien heureux s'il ne l'est qu'en prose t.. Or, moi, j'ai d'être sot une double raison :
Rimeur d'abord, jeune homme ensuite.
Car pour vous débiter mainte phrase confite,
Comme on doit vous en faire ici,
La bouche en cœur, l'œil adouci ; Pour savoir, s'agitant follement sur sa chaise, Roucouler à propos quelque aimable fadaise. Et, le lorgnon aux doigts, pincé, musqué, charmant, Jusques au temps qu'il fait dire tout galamment,
Il n'est pour cela, croyez-m'en, Tel qu'un jeune vieillard, beau, souriant sans cesse, Jaseur qui papillonne et minaude et s'empresse. Poli, verni, joli, plein d'adorables soins, Et parlant d'autant plus que son cœur parle moins.
O fortuné vieillard! 6 frivolité sage!
Fontaine d'amabilités
Aussi neuves que ton visage !
N'atteint pas qui veut, dont j'enrage,
A cet intrépide courage
Des exquises banalités.
Ainsi, lorsqu'au salon, charmante, vous chantez,
Double beauté, double merveille Qui, pour prendre d'assaut les cœurs de tous côtés, A la fois attaquez et les yeux et l'oreille.
Alors tout ému, tout rêvant, Souvent Je me ramasse en moi, je conçois, j'élabore Quelque discours choisi, quintessencié, parfait; Je me le dis tout seul et le redis encore ;
Je demeure, de l'avoir fait Stupéfait.
Mais, hélas ! se le dire à soi ne peut suffire ;
Voici qu'à vous il faut le dire ; Voici que vient l'instant; voici qu'il faut parler.
DlVlillStS. 533
Allons 1 mon cœur, pourquoi trembler?
Ma langue, pourquoi vous troubler?
Songez que j'aurai l'air d'un sot. — Qui vous arrête ? Vaine exhortation! honteux, baissant la tête,
Mon courage alors s'évadant.
Dans un soupir s'en va toute mon éloquence ;
Et mon impromptu fait d'avance,
Je l'oublie en vous regardant.
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Pour laquelle, depuis trois ans, je meurs régulièrement d'amour tous les soirs.
Jadis, lorsque parut Flore au souille embaumé. Flore la Grecque, on dit que toute tleur de mai.
Miroir de ses beautés parfaites.
Vers elle se pencha pour lui faire sa cour. Gomme penchent vers vous, reine de tout amour,
Les tendres amans que vous faites.
Flore cueillait les fleurs; mais moi, tourné vers vous, C'est en vain que j'aspire à ce bonheur si doux
De devenir votre conquête.
Pourquoi, quand je languis et me meurs à vos pieds. Faut-il que, sans me voir, charmante vous passiez...
Vous passiez détournant la tête?
Oh ! ne me laissez pas sur ma tige mourir! Ne laissez pas ainsi sans espoir se llétrir
L'attente d'un amour fidèle !
Et vous, comme un parfum, sur l'aile des Zéphirs, Vœux secrets de mou cœur, portés sur mes soupirs,
Montez, mes vœux, montez vers elle.
Butinant tout plaisir, en sa douce moisson.
536 POÉSIliS
Qu'elle me cueille au jour de ma jeune saison,
Pour qu'au moins d'amour je succombe.
Sur votre bouche, ô belle ! et, par vos yeux pleuré, Ayant pour lit de mort votre sein adoré,
Ayant dans votre cœur ma tombe !
Avril 18Û0, ÉGOÏSTE ET MYOPE.