FABLE
Itien de moins sage au fond que maint prétendu sage,
Personnalité courte au regard rétréci.
Qui, l'œil toujours tourné vers son seul avantage,
S'isole en soi, n'ayant des voisins nul souci.
Enchaînés tous à tons, s'en abstraire est folie.
Toute société l'un à l'autre nous lie,
Ainsi que nos maisons, toujours par quelque coin ;
Et de cela j'ai pour témoin Certain bourgeois auquel advint ce qu'on va lire.
Bourgeois d'ailleurs peu facile à décrire : Sans vice et sans vertu; négatif de tout point. Exact comme un contrat, honnêteté légale. Force calculs sans cœur, le code pour morale ; Comme on en voit d'ailleurs beaucoup ; ne devant point. Mais ne donnant jamais. — Ainsi du caractère. — Quant à l'état, plusieurs l'intitulent notaire,
D'autres tout uniment rentier ; Quelques-uns, député, traiteur ou bonnetier. Mais qu'importe? — Contrats, rentes ou politique, Ou boutique,
C'est tout un. — Ainsi donc, passons;
Et, sans plus dillércr, disons
Qu'il est, (le plus, myope en deux façois, Par l'égoïsme et par la vue.
Flanqué d'un sien marmot, la nuit étant venue. Noire bourgeois dormait, alors que, dans la rue, En face, le feu prit aux prochaines maisons.
Comment prit-il? ce n'est pas là l'histoire. Le seul point important, c'est que, dans la nuit noire, L'enfant, qui par bonheur vint à se réveiller,
Vit quelque llammèche voler; D'où suit que prestement tirant monsieur son père, Qui, bien clos dans ses draps, dûment embéguiné, La face épanouie en un sommeil prospère, UonOait fort gravement, son bonnet sur le nez. « Au feu! lui dit l'enfant. — Au feu! repart notre homme. Peu satisfait d'abord que l'on troublât son somme,
Et d'ailleurs n'y voyant pas bien :
Où donc? — Chez le voisin, là-bas. — Je ne vois rien. Puis, que le voisin brûle ou non, qu'y puis-je faire? Mon fils, rappelle-toi ceci : dans toute allaire. Chacun pour soi. Telle est la sagesse, w— Sur quoi. Tout de nouveau ronflant, notre homme reste coi ; L'enfant aussi. — Si bien qu'à la longue agrandie, La llamme s'cmportant où le vent la poussait. Vint jusqu'à mon dormeur. « O ciel ! qu'est-ce que c'est? lirûlé-je pas? fit il. «> Il crut à l'incendie;
Mais ce fut quand il rûiissait.
Qui déslgné-je ici? — Vous, sages à l'œil myope; Vous, gens à courte vue, hommes-lingois, banquiers;
Vous, diplomates boutiquiers.
Qui, tandis que partout s'allume notre Europe, Digérant le budget, ne savez que ronller.
Que si quelqu'un vient à vous réveiller. Vous, alléguant honneur, gloire, patriotisme.
Accroupis dans votre égoïsme,
A cela que répondez-vous ?
« Mon Dieu ! le mal n'est pas chez nous. L'étranger a ses soins ainsi que nous les nôtres.
Nous serions vraiment de grands fous
D'aller' guerroyer pour les autres.
Qu'on pille les voisins, est-ce nous qui perdons ? Le vrai courage attend qu'on l'attaque. — Attendons.
Et quant à nous parler de honte.
Des gloires de la France et de sa dignité.
Pour avoir été souffleté,
En dîne-t-on moins à bon compte ?
Puis, laissez-nous le temps. On ne peut à la fois
Remplir ses devoirs et ses poches.
Attendez que le coq gaulois Fasse encor du bouillon pour nous et pour nos proches. »
Attendre, c'est là leur grand mot, Depuis tantôt dix ans qu'ils afferment la France. Ainsi leur lâcheté se déguise en prudence. Et notre nom jadis si redouté, si haut. Et nos amis vendus, Italie et Pologne,
Et le péril et la vergogne.
Qu'importe? — Ils écument leur pot.
Fort bien; mais alors faites vite; Craignez qu'avant d'avoir pu goûter le bouillon, Anglais, Russe, Allemand, ou tout autre larron,
N'emporte tout, homme et marmite.
7 septembre 18ûO.
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