‹ Œuvres dramatiques de Camille BernayChapitre 372 sur 391 · SATIRE I · texte numérisé non relu

SATIRE I

FRAGMENT

En pièces, manuscrits que laboure ma plume! Qui veut semer dans l'art récolte l'amertume ; Qui veut vivre de lui se nourrit de poison, Et plante la misère au cœur de sa maison.

Insensé, tu croyais y récolter la gloire î

Des grands poètes morts évoquant la mémoire, Contemplant de leur art la haute sommité, Piédestal où s'assied leur immortalité.

Tu disais : « S'il naissait nn tel homme, sans doute, Les admirations aftiûraient sur sa route. Et comme un souverain vêtu de majesté, Il marcherait partout de son siècle escorté. » Où donc étaient tes yeux pour parler de la sorte? Regarde autour de toi : la poésie est morte ! Shakspeare, pour rivaux, n'eut jadis que des ours; Combien plus malheureux s'il vivait de nos jours ! S'il lui fallait lutter, vaincu par des grimaces. Non plus avec des ours, mais avec des paillasses !

0 vous qui nous prouvez que parfois les plus sots Peuvent de ce bas monde usurper les bravos, Vous tous, vendeurs du temple, entrepreneurs faciles Qui tous les ans placez vos douze vaudevilles, Vous qui faites des arts fabriques et métiers, Architectes non pas, mais moins que charpentiers. Pourquoi n'exercer point quelques états honnêtes, Au lieu d'empoisonner les gens comme vous faites?

Mais non, voyez-les tous : ils sont gras, bien nourris. Et leur épais cerveau défrayant tout Paris, L'imbécille public, qui les choie et les vante. Met leur sottise en nom et leur traflc en rente. Bien, siècle, à chacun d'eux dresse son piédestal ! Hégésippe Moreau se meurt à l'hôpital.

Tandis que ces banquiers de la littérature Se pavanent, joyeux, du haut de leur voiture. Lui, nouveau Job de l'art, rongé de pauvreté. Crève sur le fumier de son obscurité.

Et c'est ainsi. Voilà comme ce monde roule ! 0 tourbe de badauds!., où s'empresse leur foule ? Où vont-ils? Savourer quelque épais calenibourg. Quelque lourd quolibet plus fangeux qu'un faubourg. Chef-d'œuvre dont l'esprit de telle façon brille Qu'on croirait écouter un lundi de (.ourtille. C'est là leur goût : voilà, pour les rassasier,

L'alcool qui le mieux leur gratte le gosier ! A l'œuvre donc, auteurs ! lâchez vos marchandises. Force poivre, un bon plat bien farci de sottises ; Mettez-vous huit, s'il faut; accouplez vos esprits; Ici, plus on est béte, et mieux on est compris. C'est pourquoi, prenez soin d'assaisonner la chose De quelques petits vers plus lourds que votre prose ; C'est là de tout bourgeois le passe-temps chéri ; Cerveau fort musical, lorsqu'il va voir Odry. Il jouit quand on chante; à chaque air que l'on joue, 11 rit ; son œil béat s'éclipse sous sa joue. Et son cœur dilaté se répand en douceur, A leurs couplets tournés en vers de confiseur. O trinité de l'art ! trinité de lumière! Corneille, Beaumarchais, et toi, géant Molière ! Certe il eût fait beau voir de quel front interdit Vous eussiez écouté l'acteur qui vous eût dit : » Mais ce n'est pas cela ! Vous nous faites du style? De l'intrigue, morbleu!.. Quelque bon vaudeville. Fuseau que l'on débrouille!.. Allez au boulevart; Vous veri'ez maintenant comme l'on entend l'art. J'ai lu votre Tartufe... une œuvre pitoyable... Pas d'argent. Faites-nous les Pilules du diable, La Canaille... peut-être, alors, on vous joûra. Travaillez pour Odry, le public comprendra. Mais écrire, rimer, tracer un caractère !.. Sottise qui sur vous lâcherait la misère, Et vous ferait cuver vos vers à l'IIôtel-Dieu! Soyez de votre temps. — Écrire, mauvais jeu : Emmanchez... combinez quoique incroyable histoire; Puis, à tort, à travers, brodez-la d'un grimoire Qui vous ressemble à tout, hormis à du français, Et dès-lors, abondant en écus, en succès, Vous pourrez, monnayant la sottise commune, Sui- un lucre certain bâtir votre fortune. »

20 septembre 16A0.

DIVERSES. 5àl

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