CHAPITRE II
Le salon, l'âme, et la rue; vieux fat, vieux dépravé, vieux coureur.
Suivons cet homme, ai-je dit à la fin de mon premier chapitre; et ainsi ferons-nous, lecteurs. Regardez plutôt : c'est bien lui. Il descend à grand'peine de cabriolet; il monte l'escalier, se rafiermissant de son mieux sur ses escarpins; il rajuste sa cravate, et il sonne. La comédie va commencer. Observons.
Laquais, ouvrez la porte et annoncez. Voici mon suranné damoisel en plein exercice; voici son fou costume en plein salon. D'abord il s'avance galamment , impétueusement, fixant chacun; puis, cherchant des yeux la maîtresse de la maison, il s'incline, il fait croissant, il salue aux quatre points cardinaux. Après quoi il va vers les dames, et il sourit; il va vers les hommes, et il sourit; il caresse l'épagneul, et il sourit; il sourit aux rideaux, aux meubles, aux tapis, à tout, et, pour terminer, il se sourit à lui-même.
De même de sa conversation : ce ne sont que banalités charmantes, souriantes, roucoulantes. Cet homme, obscène par circonstance comme une chanson de Piron.est pour l'instant lleuri comme un almanach des Grâces; il est tout sucre, tout madrigal; on croirait entendre feu Florian. S'il s'approche d'un cercle de dames, il s'écrie tout haut : « Quelle est cotte (orbeille de roses? » Et il se mire dans ses phrases, il se dandine sur ses amabilités. De plus, comme il porte un lorgnon négligemment en sautoir, entre la paroi supérieure de l'orbite et les quelques plis qui longent le dessous de l'œil, il trouve moyen de l'assujettir durablement pour la soirée, et, bien qu'il en résulte un de
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ses sourcils plus haut que l'autre, et tout un côté de sa figure plissé, mon homme, ainsi vitré d'un seul œil, n'en continue pas moins ses évolutions. 11 précipite ses pauvres jambes, il se hasarde, il s'épuise, il agite sa vieillesse en mille inutilités. S'il ne parlait, ou s'il ne se faisait voir, il lui semblerait qu'il ne vit point. Il faut qu'il soit en évidence, en spectacle; et il tournille, minaude, papillonne, voltige, se mêlant à tout, jasant çà et là, allant de femme en femme, complimentant leur toilette, s'adonisant sm* leur fauteuil, ramassant les mouchoirs, les bouquets, se donnant toutes sortes de mouvemens, dansant même quelquefois ! et tout cela, du reste, avec une si extraordinaire afféterie de gestes et de langage, avec une si singulière complication de rides et de sourires, avec une si colossale incohérence entre l'âge et le costume, qu'en vérité il émerveille un chacun, réjouissant fort tous ceux auxquels il ne fait pas lever les épaules. Aussi, lorsque quittant un groupe, il court colporter dans quelque autre coin du salon l'infatigable circonvolution de ses mielleuses banalités, les femmes, le suivant des yeux , disent : Vieux fou ! les jeunes gens, se le montrant du doigt, disent : Vieux sot! moi je dis : vieux fou, vieux sot, et surtout vieux satyre!
Oui, lecteurs, vieux satyre ! car, tandis qu'il se penchait adorablement sur le fauteuil des dames, les étourdissant de son bourdonnement inutile, n'avez-vous pas alors remarqué comment, profitant de la position, son regard s'insinuait furtivement, lascivement, dans les corsages entrebâillés. De môme, lorsqu'il s'est approché de ce groupe de jeunes gens, n'avez-vous pas entendu comment, se mêlant à leurs joyeux propos, il leur glissait à demi-voix quelque gaillardise bien honteuse, se croyant par lapins jeune que les jeunes? Et, bien plus, avant son entrée dans le salon, tandis qu'il passait dans l'antichambre, ne l'avoz-vous point suivi, point épié? N'avez-vous pas alors observé comment, s'émancipant des mains avec certaine femme de chambre fraîche et rebondie , il lui murmurait à l'oreille quelques mots qui l'ont fait rougir jusqu'au blanc des yeux? N'avezvous rien vu de tout cela ? Aussi bien, lecteurs, croyez m'en, si ce vieillard n'était que ridicule, je n'en rirais pas, et je
le plaindrais, parce que ia vieillesse est faible, el que toute faiblesse est respectable; mais, bien loin qu'il en soit ainsi avec cet homme, si j'en ris, si je J'attache justement à la sellette des gens tympanisés, c'est que, à tout prendre, le dessous est chez lui pire encore que le dessus; que ses ridicules ne sont en quelque sorte qu'une floraison dillorme de ses vices; que pour peu que l'on jette bas toute cette étrange décoration, on trouvera sous son jeune costume de la flanelle, sous cette Hanelle des infirmités, sous ces infirmités des dissolutions ; c'est qu'enfin il en est de lui comme de ces livres qu'il cache dans sa bibliothèque : de belles dorures reliant un sale roman; de beaux habits reliant un cœur immonde.
Cela est, et cela devait être. Toujours, à de certains momens, la nature ouvre à nos facultés certaines directions, certains penchans dont nul ne saurait s'écarter sans qu'aussitôt, et par une déviation irrésistible, il ne s'enfonce d'année en année dans les plus tortueuses dépravations. Je veux dire que, les premières ardeurs de la jeunesse passées, et l'âge venu où l'homme doit être père, celui-là qui, réfractaire aux lois de la nature, ferme pour toujours sur son cœur les portes du célibat, celui-là, déchu par degrés de sa dignité native, ne peut à la longue que se transformer horriblement dans le mauvais emploi de ses sensations détournées. Kxpliquons-nous plus clairement encore par une comparaison.
Lorsque la femme, devenue mère, est près d'allaiter son enfant, si la trop grande abondance du lait, s'arrètant toutà-coup, reflue vers la nouirice au lieu d'aller vers le nourrisson, qu'arrive-t-il? le lait devient poison. Il se corrompt faute d'issue; il se gangrène par la compression; d'où suivent pour la pauvre mère de terribles maladies, d'effroyables ulcères, et même trop souvent une sorte de lèpre empourprée qui partout s'étend sur son corps.
De même, pour ainsi parler, du lait comprimé des tendresses et des préoccupations paternelles. Ah! vous avrz voulu barrer celle tendance ! Ah ! vous avez voulu refouler
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cette affection! Ah! vous avez voulu supprimer cette nécessité ! Eh bien ! malheur à vous! je vous en donne avis; car, de la sorte obstruée dans ses épanchemcns, cette source de paternité et d'amour se corrompra par la stagnation; chacune de ses gouttes deviendra fange en stationnant dans vos sensualités, et ce qui était dans votre cœur une fécondité nécessaire, s'y transformera, faute d'issue, en épouvantable gangrène, gangrène envahissante! interne putréfaction ! qui prompicment s'étendant hors des régions du cœur, d'un côté rampera jusqu'aux cellules de votre cerveau, jusqu'à l'universel palais de toutes vos puissances intellectuelles, tandis que de l'autre elle se ruera profondément, tortueusement, par tous les obliques canaux de vos charnelles convoitises. Ainsi de votre intérieur pollué.
Et, pour mieux m'expliquer encore par la déduction de ce qui doit en résulter extérieurement, comme l'homme ne peut supprimer en lui aucunes facultés, quelles qu'elles soient, mais seulement leur donner le change; comme, directement ou indirectement, il faut à tout prix qu'elles débouchent, par où dès-lors le pourront-elles , sinon par la voie la plus ouverte, j'entends par celle des habitudes prises? Et quelles seront ces habitudes, sinon celles qui sont inhérentes au jeune homme? habitudes sans règle et sans arrêt, coureuses et désordonnées, qui vont de partie en partie, de femme en femme, de volupté en volupté; en un mot, habitudes naturelles et excusables dans l'âge de l'exubérance et de la force, mais intempestives dans la maturité, mais inexcusables et honteuses dans la décrépitude. Telle sera l'embouchure par où s'échapperont forcément les tendances faussées de l'homme dont nous parlons. Et de ceci, quel résultat?
0 vieillard, j'ai ouvert ton cœur; maintenant je veuv ouvrir ta vie cachée, afin d'exposer aux yeux du monde en quelle épouvantable dissolution ceux-là se précipitent, qui croient pouvoir impunément se tracer une existence en dehors des fertiles exigences de la nature et des plans immuables de Dieu. Plein encore du souvenir des eniviautes
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voluptés de ta jeunesse, tu as voulu les continuer là où la nature en avait marqué le terme, et c'est dans ce vouloir même que tu seras châtié. Pour te punir dans ton indiscipline, la nature frappera ton corps de ces deux plaies du libertinage, la lassitude et l'impossibilité. Et ne crois point pouvoir suppléer la science à la force ! N'espère point que, par la concentration de tous les raflinemens de ta pensée, tu puisses ressaisir jamais toutes ces jouissances perdues. Quelle que soit l'infinie variété de tes honteuses expériences, quelle que soit l'infatigable recherche de ton esprit dans les choses dévergondées, tu ne saurais, quoi que tu fasses, rendre à ton corps sa jeune énergie, à tes sens leur élasticité première. Une trop continuelle tension les a émoussés, comme un trop continuel labeur a usé tes forces. 11 te faut, malgré toi, t'apercevoir que tu vieillis, que tout chez toi se détend et s'écroule, et qu'il est enfin temps de te mettre hors de scène. Eh bien ! fais le; prends ton parti une bonne fois; vieux et infirme, sois du moins sage à ton corps défendant. Mais non, tu ne le peux même pas, car, autrement, à quoi t'occuperais-tu ? Rien autour de loi ! ni femme, ni enfans, ni famille. Ce qui te pousse, c'est moins le désir que le désœuvrement. Ce qui t'entraîne avant tout, c'est l'irrésistible ennui de ta vie solitaire; c'est la fatalité de ton célibat. Voilà ce qui t'emporte en dehors des jouissances permises à ton âge; voilà la cause de tes impudiques préoccupations. Et de là, pour toi, comme suite nécessaire, une lutte terrible entre cette persévérance de l'esprit et cette lassitude des sens, entre cette intellectuelle lasciveté et cette matérielle impuissance; de là, dis-je, et toujours par une engrouffrante progression, de là pour toi les plus monstrueux excitemens, les plus crapuleuses curiosités, les plus abomiiables inventions.
Aussi, lecteurs, cet homme que je vous ai dépeint en dessus et en dessous; cet homme comme vous en voyez, comme vous en connaissez; cet homme qui, la veille encore, peut-être, tançait fort moralement son neveu sur ses inconduites, et d'aillîeurs le premier, comme toujours, à lapider de ses paroles quelque pauvre fille abusée, parce que toute vieillesse qui n'est point à respecter est envieuse
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et impitoyable; cet homme, Icclcurs, si je ue craignais d'épouvanter vos chastes oreilles, je voudrais terrifier vos âmes par le nocturne spectacle de ses aventureuses lubricit(?s.
Je voudrais vous le montrer alors que, sorti de chez lui, le soir, entre dix et onze heures, après avoir f-uivi les trotloirs à pas lents, et lorgné les jeunes filles à travers tous les carreaux, on l'entrevoit soudain qui dévie brusquementdans quelque petite rue sombre et malsaine, pleine de boue et d'ignominie; vieillard honteux et toujours seul qui s'y faufile alors furtivement, craintivement, longeant les maisons, évitant chacun, et rabattant de son mieux son chai)eau sur son visage, la tête rentrée dans les épaules, et regardant en dessous, de tous côtés, çà et là, comme un voleur qui se cache. Je voudrais vous le montrer au moment où, s'arrétantdans son oblique recherche, et après quelques paroles échangées à voix basse, conduit alors par une des vivantes marchandises de ces hideux bazars, il tourne tout-àcoup, et s'enfonce et disparaît dans une sorte d'allée étroite et noire, plus fétide encore que la rue ; allée où il trébuche, où il tâtonne, jusifu'à ce qu'enfin se heurtant les jambes contre les marches ébréchées de quelque escalier fangeux et serpentant, il y grimpe cependant le plus vile qu'il peut, tant cet homme craint de rencontrer des regards, même dans cette obscurité; tant il est vrai que toute bassesse est peureuse, et que jamais, si dépravé qu'on soit, on ne saurait étouffer en son cœur le sentiment moral de sa honte. Je voudrais enfin.... mais non, pour l'honneur de l'humanité, mieux vaut tirer le rideau, mieux vaut se taire sur cet homme; car bien heureux encore s'il en reste où nous le laissons, s'il ne donne point dans quelque chose de pis; s'il n'achève pas de maculer sa vieillesse en de plus illicites monstruosités.
^'ri CEIVIALNS