MIGNON
Connais-tu bien cette heureuse cojitrée , Où dans les bois fleurit le citronnier , Où, suspendue en un sombre sentier, Brille l'orange à l'écorce dorée , Où croît le myrte à côté du laurier, Où du zéphyre un souffle printanier Descend toujours de la voûte azurée ?
La connais-tu ?
C'est-là que je voudrais Auprès de toi couler mes jours en paix.
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Coiluais-tu bien ma rustique chaumière ? Sur des piliers du marbre le plus blanc Son humble toît se repose en tremblant ; Une statue , au front calme et sévère , Près du foyer semble , en me regardant , Toujours me dire : a Hélas! ma pauvre enfant Si jeune encor , qui causa ta misère? » La connais-tu ?
C'est là que je voudrais Auprès de toi couler mes jours en paix.
Comiais^tu bien cette montagne immense Dont les ravins sont obscurs et brumeux ? L'ours s'y promène, et dans ses antres creux Du fier dragon dort la vieille semence ; Le vent qui passe y fait heurter entre eux Le pin sonore et l'orme gracieux ; Le rocher tremble , et le torrent s'élance. La cônnais-tu ?
C'est là que tu devrais Fuir avec moi, pour y mourir en paix.
Avant de quitter Guillaume Meister , je citerai encore deux morceaux extraits ^des discussions littéraires dont je parlais tout à l'heure , qui forment la partie sérieuse du roman. L'un , sur Racine , paraîti'a injuste à quelques-uns : l'autre , d'un objet moins spécial , donnera beaucoup à penser. Commençons par le portrait de notie illustre poète.
On avait engagé Guillaume à louer le poète favori du prince , Racine , et à donner par là bonne opinion de lui. Il en trouva l'occasion un après-midi, que se promenant avec
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le prince, celui-ci lui demanda s'il se plaisait à la lecture des ^rands auteurs dramatiques français. Oui, repondit Guillaume vivement. Il ne remarqua point que le prince , sans attendre sa réponse , se proposait de le quitter , et déjà se tournait vers d'autres: se rapprochant de lui de plus en plus , il ajouta donc qu'il goûtait fort le théâtre français , et lisait les œuvres des grands maîtres avec ravissement ; et que c'avait été pour lui une véritable joie d'apprendre que le prince rendait pleine justice au talent d'un Racine. Au reste , poursuivit-il , je trouve bien naturel que des personnes distinguées et d'un rang élevé apprécient un poète qui sut peindre avec des couleurs si \âves et si vraies tous les rapports de leur situation. Corneille, si j'ose m'exprimer ainsi, a représenté de grands hommes. Racine des personnes distinguées. Je puis toujours^ en lisant les pièces de ce dernier , songer au poète qui vit à une cour brillante , a sous les yeux un puissant roi , marche au milieu des grands , et pénètre les secrets du coeur humain , tels qu'ils se cachent derrière de riches broderies et des tapis précieux. Quand j'étudie son Britanniens , sa Bérénice , il me semble vraiment que je suis à la cour , que je passe en revue tout ce que renferment de superbe et de mesquin ces demeures consacrées aux dieux terrestres ; et que je vois , par les yeux d'un Français du tact le plus exquis , ces roiâ qu'une nation entière adore , ces courtisans que des milliers d'hommes envient, dans leur stature naturelle, avec leurs défauts et leurs douleurs. Cette anecdote si connue, que Racine est mort de chagrin parce que Louis xiv lui avait laissé voir du mécontentement , est pour moi une clef de tous ses ouvrages ; et il me paraît impossible qu'un poète d'un talent si rare, dont la vie ou la mort dépend d'un coup-d'oeil de son roi , n'écrive pas des pièces dignes du suffrage d'un roi ou d'un prince.
Goethe. I. lo
Passons maintenant au morceau de critique ge'ne'rale. 11 s'agit des marques distinctivcs du drame et du roman.
a Dans le roman comme dans le drame, la nature Immainc est mise en scène. La différence de ces deux genres de poésie ne consiste pas uniquement dans la forme extérieure qu'on est convenu de leur donner -, en ce que dans l'un les personnages parlent , et que dans l'autre à l'ordinaire il est parlé d'eux. Malheureusement beaucoup de drames ne sont que des romans dialogues , et il ne serait pas impossible d'écrire un drame en lettres. Le roman doit offiir surtout des sentimens et des épénemens , le drame des caractères et des actions. 11 faut que le roman marche à pas lents , et que les sentimens de la figure principale arrêtent, de manière ou d'autre, la tendance des choses au dénouement : il faut au contraire que le drame se hâte , et que le caractère de la figure principale tende à une fin reculée par les choses mêmes. Le héros de roman doit être passif, ou du moins n'être pas agissant à un haut degré : au héros dramatique on demande du mouvement et de l'activité. Grandisson, Pamela, Clarisse , le Vicaire de Wakefield , jusqu'à Tom- Jones , sont des personnages retardans, sinon passifs j et tous les événemens se moulent jusqu'à un certain point sur leurs sentimens : dans le drame le héros ne moule rien sur lui ; tout lui résiste , et il se fait jour en renversant les obstacles sur son chemin , ou bien il y succombe. ))
Goethe publia alors un assez grand nombre de ses poésies légères ; il serait donc à propos de parler de ce genre dans lequel il excelle ainsi que Voltaire ( et ce n'est pas comme on sait le seul trait de ressemblance qu'aient entre eux ces deux grands génies). Mais je me sens arrête par la difficulté extiêmc d'un tel sujet. J'aurai beau diie avec madame de Stacl que « dcdai-
SUR aÖETIIE. i4^
gnant une foule (robstaclcs^ de convcna^ices, de critif^ues , il suit son imagination où elle le mène -y ^pic tour à tour groc , indien , morlaque, il saisit avec un talent unique ce qui pîall dans les cîiansons nationales de cliaque peuple; » ajouter que se jouant avec la nature , il prête de la vie aux ctrcs inanimés, et nous amuse ou nous attendrit par la peinture des choses dont le spectacle nous est le plus ordinaire et le plus indifTérent : ce seront paroles perdues. J'aime encore mieux m'aventurer à traduire quelques morceaux dans des styles différens. Ces écliantillons , réunis à ceux que j'ai déjà offerts en plusieurs endroits de cette notice , réussiront peut-être , sinon à révéler dans toute son étenduef et son originalité , à faire entrevoir au moins cet aspect remarquable du génie de Goethe.
La Fiancée de Corinthe réclame la première place. Viendront ensuite , la ballade connue en France sous le titre du Roi des Aunes ^^^ et deux autres d'un ton moins sévère, puis enfin deux chansons. Traduisant vers pour vers, sans les trop allonger , je n'ai pas besoin de demander grâce pour ce qu'il peut y avoir de brusque et de heurté dans certains passages 5 d'autant que ce défaut n'est pas de ceux qui peuvent le plus défigurer l'original. Goethe se montre partout sobre d'expressions 5 et sa main trace des esquisses , plutôt qu'elle ne peint des tableaux achevés. On reprochera par exemple à la Fiancés de ressembler à une complainte : il n'y a en effet ni alliance de mots , ni comparaison , ni aucun des ornemens auxquels
^'^ Traduction du nom de rEspritqui y ü^me^ Erlkönig), Icqut'l ne devrait pas plus se traduire qu'aucun autre nom propre. Cette ballade est chantée par la fille d'un iKjchcur dans un petit opéra en un acre, du genre de ceux dont )'ai parle plus haut.
l48 NOTICE
chacun s'attend toujours ; mais on y frouvera ce qui permet de s'en passer , la force. Car , il faut se sentir fort pour oser être simple.
LA FIANCEE DE CORTNTHE.
D'athène un soir vers Corintlie s'avance TJn ieune Grec , étranger dans ces lieux. Quittant les siens , il clierche l'alliance D'un citoyen, leur ami , déjà vieux.
Jadis les deux chefs de famille
Ont uni leur fils et leur fille Avec serment dans le temple des Dieux.
• Ce qu'on promit en des Jours plus prospères , Le tiendra-t-on dans ces temps divisés ? Il est encor païen comme ses pères , Eux sont déjà chrétiens et baptisés.
Qu'il paraisse une foi nouvelle ,
Souvent de l'amitié fidèle Avec ferveur les saints nœuds sont brisés.
liorsqu'il entra , la maison tout entière
S'abandonnait au repos de la nuit.
Seule éveillée il rencontre la mère
Qui d'un souris l'accueille , et l'introduit. Près de sa couche elle prépare Du pain, des fruits , plus d'un vin rare ,
Lui dit adieu , puis s'échappe sans bruit.
SUR GOETHE. i4q
Mais une table et riche et bien dressée En ce moment n'a pour lui nul attrait : Quand on est las , la faim reste émoussée. Sur le lit donc il s'étend sans apprêt ;
Et ses yeux se fermaient à peine ,
Qu'au seuil de la salle procliaine Un hôte étrange, une fille paraît.
Sa faible lampe ( il n'ose encore y croire ) , Seule et debout , la lui montre en chemin : Un bandeau sombre est sur son front d'ivoire , Sur son épaule un long voile de lin.
En le voyant elle s'arrête.
Et vers le sol baissant la tête , D'étonnement lève une blanche main.
— Suis-]e ici donc à tel point étrangère , Qu'un hôte arrive , et qu'on ne m'ait rien dit ? En ma cellule on me tient prisonnière
Et maintenant la honte me saisit.
O toi qui reposais , pardonne !
Je n'ai voulu troubler personne.
Je sors , adieu ! reste en paix sur ton lit. — ■
— Reste toi-même , oh ! reste , fille aimable ! Par ta présence embellis ce séjour.
Cérès , Bacchus ornent déjà ma table , Et , belle enfant , tu m'amènes l'Amour.
Tu pâlis d'effroi ? ton corps tremble ?....
Viens , ma chère , éprouvons ensemble Combien les Dieux favorisent l'amour. —
l5o NOTICE
11 s'avançait : — Jeune liomme ! — elle lui crie ,
— Eloigne-toi , je suis morte au plaisir.
Le dernier pas , ma mère en sa folie
Sut me contraindre, hélas ! à le franchir.
Au Dieu da ciel ma bouche pure
Jura d'immoler la nature , Et du bonheur jusqu'au sijnplc désii'.
Des anciens Dieux l'essaim doux , accessible^ A déserté nos murs silencieux ; Sur l'univers un seul règne, invisible, El d'une croix ils font la clef des cieux.
Au lieu d'un bouc , d'une génisse ,
La vierge tombe en sacrilice
Chose inouïe aux jours de nos aïeux ! > —
Mais lui : — • Demem*c -' un seul instant demeure, Et par pitié parle encore une fois !
Se peut -il bien qu'en ce lieu, quà cetLe heure , J'aie aperçu réj:ouse de mon choix ?
Sois donc à moi , fille adorée .'
Obéir à la foi jurée Du juste ciel c'est accomplir les lois. —
• — Ami, la loi qui m'enchaîne est plus dure.
Ma jeune sœur t'est destinée , hélas !
Pendant qu'au fond d'une cellule obscure
Je gémirai , pense à moi dans ses bras : Moi qui , de toi seul occupée , Vais , d'un linc3uil enveloppée ,
Daus le tumbtaLi couchir me: membres lus. —
SUR GOETHE. l5l
Qui? toi mourir , lorsque ta foi m'est due?
Par ce flambeau qui brûle dans ma main , Pour le plaisir , non , tu n'es pas perdue! J'en fais serment, tu me suivras demain
Dans la demeure de mon père.
Cette nuit célébrons , ma clière , Un doux banquet, le banquet de T hymen. —
Aussitôt dit , d'une foi mutuelle Les gages purs sont échangés entre eux. Elle lui donne un brasselet ; pour elle Il prend lui-même un vase précieux.
Mais , comme à l'offrir il s'apprête :
— Laisse seulement sur ta tête , Laisse ma main couper quelques cheveux. — >
Jà des Esprits sonnait l'heure fatale , Jà de plaisir la vierge frissonnait.
Au vase d'or posant sa lèvre pâle , Debout, l'œil fixe, elle boit d'un seul trait La liqueur de teinte sanglante -, Mais le pain blanc qu'il lui présente , Est refusé par un signe muet.
Puis au jeune homme elle ofile le beau vase. A son exemple il boit avidement , Et se livrant à l'ardeur qui l'embrase , Des voluptés il presse le moment.
A son ardeur elle résiste ,
Le repousse Enfin las et triste
Il tombe à terre , et pleure abondamment.
Iv'îa NOTICF.
Auprès de lui s'asseyant sur la couche :
— Bien à regret je contiens Ion désir. Hélas ! hélas ! si ta lèvre me touche , Ton cire entier , malheureux , va frémir.
Comme la neige blanche et belle , Mais aussi morte et froide qu'elle Est cette vierge à qui tu veux t'unir. —
Sans plus tarder, à ces mots il s'élance, Et dans ses bras l'enlevant sans efforts :
— De t'échauffer , va , j'aurais la puissance^ Quand tu viendrais du froid séjour des morts ! —
Et des flots d'amour les inondent , Leurs souffles erraiis se confondent :
— Ton tour vient-il d'éprouver mes transports ?
L'amour les jette en un même délire ; Des pleurs amers se mêlent dans leurs jeux ; ]3c son époux la jeune fille aspire , Avec ivresse , et l'haleine et les feux ;
Le sang glacé qui coule en elle
Fïéniit d'une chaleur nouvelle :
Mais point de cœur qui batte en un sein creux.
Pendant ce temps la mère qui redoute Quelque désordre , au milieu de la nuit Se lève , sort , vient à leur porte , écoule , Et se recule à cet étrange bruit.
Les tendres noms d'époux , de femme ,
Les doux épancheniens de l'amc, Elle entend tout , et de honte rougit.
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Faisant un pas , sur le seuil immobile Elle s'arrête , avant de rien oser Ecoute encor. De sermens plus de mille Sont échangés. — Voudrais-tu m'abuser?
— Non, je jure — Paix ! le coq chante. —
— Promets-moi qu'à la nuit tombante Tu reviendras. — Et baiser sur baiser.
Bientôt pourtant la colère l'enivre , Elle s'élance à la porte , et l'ouvrant : — Quelle est ici la fille qui se livre A l'étranger sous mon toit demeurant? —
Soudain sa lampe sépulcrale
Eclairant le fond de la salle , Elle voit Dieux ! elle voit son enfant.
L'époux , frappé de subites alarmes , Avec transport saisit son vêtement , Et de la vierge en veut couvrir les charmes. Mais la voici , dans le même moment,
Qui se soulève comme une ombre ,
Grandit à travers la nuit sombre, Et sur le lit se dresse lentement.
D'une voix rauque : — O ma mère , ma mère ! La seule belle entre toutes mes nuits , Vous l'enviez à ma souffrance amère !
M'éveille-t-on toujours pour des ennuis ?
N'est- ce point assez de ma vie ?
Ni qu'avant l'heure ensevelie , Vous m'ayez mise en la tombe où je suis?
Mais une loi terrible , inévitable ;
M'a fait sortir de cet étroit séjour.
Vos prêtres durs ni leur chant lamentable
N'ont de pouvoir après le dernier jour ; Par le sel et l'eau, par la crainte , La jeunesse n'est pas éteinte j
La terre , hélas .' ne glace point l'amour.
A ce jeune homme on m'avait consacrée, Quand de Vénus le beau temple brillait. Et vous osiez rompre la foi jurée Pour un vœu faux qu'un étranger dictait !
Aucun Dieu n'exauce la mère
Qui voue une fille si chère A se nourrir d'un éternel regret.
Quittant ma tombe ici je suis entrée , Pour voir combien j'ai perdu de bonheur , Pour voir l'époux dont vous m'aviez frustrée, Et pour humer tout le sang de son cœur. J'ai fini mon œu\Te cruelle •, En d'autres lieux l'heure m'appelle.
Un jeune sang adoucit ma fureur.
Toi que j'aimai , pauvre jeune homme , à peine
Pourras-tu vivre ici-bas un seul jour ;
En t'cmbrassant je t'oi donné ma chaîne.
Sur moi j'emporte un saint gage d'amour. Vois , cette boucle est noire encore :
Ta tête , blanche avant l'aurore ,
Ne brunira qu'au souterrain séjour.
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Ma mère , à vous une seule prière !
Faites dresser un bûcher dans ces lieux , Et de vos mains ouvrant ma trislc bière , Livrez le couple au repos daas les feux.
Quand les cendres seront brûlantes,
Les étincelles pétillantes, Nous volerons vers nos antiques Dieux. —