ACTE IV, SCÈXE II
câbler des jouissances du luxe, et former en même temps mon corps et mon esprit à supporter de si grands biens. Pendant que toutes- ces futilitc's risquaient de m'amollir au sein des plus douces jouissances , une ardeur chevaleresque me poussait à exercer mes forces , en domptant un coursier , en conduisant un char. Je souhaitais souvent de visiter les pays lointains, de parcourir des espaces nouveaux et étrangers ; mon noble père promit de me mener voir la mer; il voulait jouir de mes premiers regards plongeant dans Finfini , et son amour devait partager mon ravissement. J'y suis maintenant , je considère cette vaste étendue , et il semble qu'elle me resserre plus étroitement encore. O Dieu! que le ciel et la terre paraissent bornés , lorsque notre cœur tremble dans ses propres limites.
LE CONSËILLEU.
Infortunée î comme un météore , tu ne tombes point sans désastre de ta sphère élevée, tu as faussé le chemin qui m'était tracé, en le touchant dans la chute ; tu as à jamais troublé pour moi le spectacle de la pleine mer. Quand je verrai Phébus se préparer une couche enflammée, et que tous les yeux verseront des larmes d'admiration , je me détournerai pour pleurer sur ton sort. J'appercevrai de loin le sentier que tu suis à travers l'immense Océan, et, jiavré de douleur, je sentirai moi-même le besoin de tout ce que l'habitude t'a rendu nécessaire , et tous
les maiU% nouveaux et inévitables qui t'accableront. Je senùrai aussi les traits du soleil^ péne'trant ce pays bumide^ à peine arraché aux flots , dont un souffle empesté parcourt sans cesse les bas-fonds couverts de brouillards bleuâtres et venimeux. Je vois s'écoulçr dans le chagrin et dans l'attente de la mort une vie de jour en jour plus pesante et plus frêle. O toi I qui es maintenant devant moi si florissante et si pleine de santé, dois-tu, si jeune encore, succomber à une lente agonie?
EUGÉNIE
Tu me fais frémir. C'est donc-là qu'on veut m' exiler! dans cette région qu'on m'a dépeinte depuis mon enfance sous des traits si hideux, qu'on m'a souvent nommée une portion de l'enfer ; là où les scrpens et les tigres se glissent avec rage au travers des roseaux et des épines qui bordent les marais, là où Jes insectes enveloppent le voyageur pour le déchirer , pareils à des nuages animés. L'air malsain y abrège la vie. Je voulais le prier, tu me vois à présent te suppliant avec larmes. Tu peux me sauver, tu le feras.
LE CONSEILLER
Un talisman bien puissant est entre les mains de ta conductrice.
KUftÉNIK.
Qu'est-ce donc que l'ordre et la loi ? Ne peuvent-ils pas défendre la jeunesse d'une fille innoeente?Qui étes-vous donc, vous dont levain orgueil 5e vante d'humilier la forcée devant la justice?