ACTE IV, SCENE II
LE CONSEILLER
11 semble d'abord qu'il y ait beaucoup d'ine'galite's dans la vie , mais elles s'applanissent bien vite. Par un échange continuel , un bien balance un mal^ et de promptes souffrances, nos joies! Rien n'est constant. Les jours en s'écoulant font disparaître insensiblement beaucoup de belles proportions, qui bientôt par degrés rentrent en harmonie. L'amour sait rapprocher les plus grandes distances , il sait unir par fois le ciel avec la terre.
EUGÉNIE
Tu veux me bercer de vains songes.
LE CONSEILLER
Tu es sauvée si tu peux y croire.
EUGÉNIE
Montre-moi Timage fidèle de celui qui doit me sauver.
LE CONSEILLER
Je te le montre lui-même , il t'offre sa main.
Toi î quelle légèreté !
LE CONSEILLER
Mes sentimens sont fixés pour la vie.
EUGÉNIE
Un moment peut-il opérer de tels miracles ?
ü^ LA FILLE NATURELLE.
LE CONSEILLER
Le miracle naît du moment.
EUGÉNIE
Mais aussi Terreur naît de la précipitation*
LE CONSEILLER
Celui qui t'a vue ne saurait se tromper.
EUGÉNIE
L'expérience est la maîtresse de la vie-
LE CONSEILLER
Elle peut égarer, c'est le cœur qui décide. Ah ? laisse-moi te dire comment, il y a peu d'heures, je faisais un retour sur moi-même et me sentais isolé. Je considérais ma position, mes biens, mon état, mon emploi, et je cherchais une épouse à mes côtés. Mon imagination combinant ensemble les trésors recueillis par ma mémoire, les faisait passer devant mes yeux, et mon cœur n'était porté vers aucun choix. Tuas paru, je sens maintenant ce que je voulais -, mon sort est décidé.
L'étrangère sans protection, cernée par la ruse, pourrait éprouver quelque joie et quelqu'orgueil à se voir ainsi estimée , aimée , si elle ne pensait pas aussi au bonheur de l'ami, de l'homme généreux, du seul homme peut-être qui veuille la secourir. Mais ne te trompes- tu pas toi-même? Pourraistu résister à la puissance qui me menace?