SALUT DE L'OMBRE
Sur les créneaux d'une tour sombre Où d'un preux chevalier avaient blanchi les os,
Veillait nuit et jour sa grande ombre, Saluant les barques sans nombre • Que la rame et les vents font glisser sur les flots.
a Ce bras , disait-il , en son âge » Il sut porter des coups rapides et certains , )) Le sang colora ce visage , » Ce cœur fut bouillant de courage , » Cette lèvre pressa la coupe des festins,
^'^ Non pour les manières.
6o NOTICE
)) Comme une eau trouble el vagabonde, » La moitié de mes jours s'usa dans les travaux :
» L'autre, au sein d'une paix profonde, )) Dans ce lieu coula loin du monde.
» Va , glisse, frêle esquif, glisse en paix sur les flots. »
« Puis, dit-il, cédant aussitôt à ma mauvaise liabiludc , d'effacer toute impression favorable par une impression contraire, je couvris la page suivante de rimes burlesques et de bouffonneries. »
De cette époque datent encore quelques poésies détacbées : je me réserve d'en parler plus loin.
Au milieu de ces divagations de sentimens , et des inégalités d'une vie errante et sans but fixe , la vocation de Lavatcr et celle de Basedow, occupés l'un et l'autre à propager leur doctrine en tous lieux et par toute sorte de moyens , lui donnaient à réflécbir. Tout en admirant la pureté de leurs intentions et la persévérance de leurs conduites , il ne pouvait s'empeclier de les plaindre , en songeant à la nécessité où ils se trouvaient sans cesse , dans l'intérêt même du triomphe de leurs projets sublimes , de les immoler à de vulgaires moyens. Parcourant l'histoire, il rencontrait des situations semblables et de pareils génies, mal appréciés pour ces mêmes motifs.
« Ce fut ainsi que je conçus, dit-il , Pidée de chcrcber dans la série d'événemens dont se compose la vie de Mahomet , une peinture dramatique de ces tentatives si vivement présentes h mon esprit, et qui, déterminées par une noble iuq)ulsi(»ii . finis.sent souvent par le crime. »
Il se mit sur-le-champ an travail , et en peu de temps
son plan fut achevé. Le voici tel qu'il ie dorme dans ^es mémoires : exécuté, c'eût été son plus b(;l ouvrage.
« La pièce commence par un liymne de Mahomet. Seul au milieu d'une nuit brillante, il salue d'abord la multitude des étoiles comme autant de divinités. La planète de GarZ( Jupiter), s'élevant alors sur l'horizon , il lui rend un hommao-e particulier , comme à la reine de tous les astres. Puis la lune se lève , et reluit à son tour : elle captive quelque temps les yeux du pieux adorateur qui, bientôt ranimé, et sentant sa vie redoubler à l'éclatante apparition du soleil , se répand en hommages nouveaux. Mais cette succession des astres, quelque joie qu'elle lui cause , laisse encore son ame en proie aux désirs. Il sent qu'il y a au-delà quelque chose de plus grand -, et c'est alors qu'il s'élance j'usqu'au Dieu unique , éternel infini, à qui tous les êtres bornés doivent l'existence. Après s'être ainsi converti lui-même , Mahomet fait part de ses sentimens et de sa croyance à sa famille. Sa femme et Ali deviennent ses prosélytes ardens.
« Au second acte , il s'efforce de propager sa religion dans sa tribu , et Ali le seconde avec zèle. Alors se manifestent l'enthousiasme ou l'aversion , selon les caractères 5 la discorde éclate , la lutte devient violente , et Mahomet est obligé de fuir. Au troisième acte , il triomphe de ses adversaires, fait adopter sa religion comme culte public, et purifie la Kaaba des idoles qui la souillaient. Mais ne pouvant tout dompter par force, il a recours à la ruse. Les moyens humains se développent et s'étendent, le but divin est oublié, la lumière céleste s'obscurcit. Au quatrième acte , Mahomet poursuit le cours de ses conquêtes : sa doctrine lui sert plutôt de prétexte, qu'elle n'est la fin de ses actions. Il s'adresse à tous les moyens de succès ,
sans reculer même devant des cruautés. Une femme dont il a fait périr le mari, lui donne enfin du poison. Au cinquième acte, il en éprouve les effets. Son génie élevé, son repentir , son retour à des sentimens plus dignes de lui , le font admirer. Il épure sa doctrine j consolide sa puissance, et meurt. »
De tout cela , il n'avait écrit que l'hymne du commencement qui s'est perdu , et plusieurs autres chants qu'il se proposait d'intercaler çà et là dans sa pièce et qui se sont aussi perdus , à l'exception d'un seul , resté dans ses poésies sous le titre de Chant de Mahojnet, quoiqu'il eût été plus convenable de lui donner celui de Chant d'Ali , ce dernier ayant dû le réciter à la louange de son maître dans les jours de sa prospérité. Je ne puis me refuser au plaisir de citer ce morceau, l'un des plus lyriques, à mon sens, qui existent en aucune langue.