CHANT DE MAHOMET
Ecoutez, écoutez le bruit De cette source qui bouillonne ; Comme un éclair brillant , voyez-la qui sillonne Les flancs de ces rochers sombres comme la nuit. Loin des regards , dans la nue en silence , De bienfaisans Esprits Ont nourri son enfance Au-dessus des rochers et des buissons fleuris.
Jeune, écumeuse , turbulente, Elle sort de la nue en jets capricieux , Frappe à coups redoublés la montagne trerabl.»nte
Et sur l'aile des vents remonte dans les cieux En vapeur lenle.
Au travers des ravins profonds Elle se hâte vers la plaine ,
Et dans sa course entraîne
Les cailloux vagabonds.
Les sources ses compagnes^
Ses frères les torrens , Quittant les antres des montagnes , Se mêlent à ses flots errans.
Dans l'herbe des vallons elle se glisse à peine , Qu'on voit les fleurs s'ouvrir et regarder le jour j
Tous les prés d'alentour
Vivent de son haleine.
Mais rien dans les vallons n'arrête son essor.
Les cèdres au vaste feuillage Lui prodiguent en vain le frais de leur ombrage ;
En vain les fleurs , à son passage ,•■
Inclinent leurs calices d'or.
Ni l'ombre , ni les fleurs , n'ont de charme pour elle. Contraints à serpenter en un lit tortueux ,
Ses flots sont moins impétueux", Mais ils cherchent toujours quelque plage nouvelle.
Du sommet des coteaux , mille torrens divers , Enfans passagers des hivers^ Accourent lui porter leurs ondes ;
Et pour les recueillir Ses rives aussitôt deviennent plus profondes ,
On voit son lit se creuser, s'élargir.
Ce n'est ])lus maintenant cette source timide Qui frappait d'un vain bruit l'écho des lieux déserts , Et , tarie en sa chute , allait au haut des airs
Dissiper sa poussière humide.
C'est un fleuve. Il s'avance , et sur la plaine , au loin; U roule avec orgueil ses vagues argentées ;
Toute la plaine en est témoin , Et se sent fière aussi de les avoir portées.
Et tous les torrens des coteaux ,
Et tous les ruisseaux de la plaine, Bondissant avec joie au-devant de ses eaux : — Frère , lui disent-ils, ne fuis pas seul, emmène ,
Emmène-nous , et d'un élan
Guide tes frères , ô mon frère,
Guide-les jusqu'à leur vieux père, I/éternel Océan ;
L'Océan dont les bras s'étendent Pour recevoir ses enfans dans son sein , L'éternel Océan dont les flots nous attendent.
Hélas ! ses bras s'ouvrent en vain ; C'est en vain qu'il voudrait nous prendre sur son sein. Car, dans la solitude où nous errons encore.
Un sable avide nous dévore ;
Le soleil , buvant notre sang ,
Nous tarit près de notre source ; Et le moindre rocher, suspendant notre course , Endort cette eau limpide au fond d'un vil étang.
Ah ! prends-nous avec toi , mon frère ,
Sois touché de notre misère.
Nous voici I Prends- nous à l'instant.
Conduis tes frères des montagnes , Conduis tes frères des campagnes A leur père qui les attend. —
— ' Accourez tous , enfans de notre commun père ,
Venez , je vous prends avec moi ! — Et le fleuve s'émeut, il franchit sa barrière , Se soulève en grondant C'est une armée entière
Qui porte en triomphe son roi.
Le voyez-vous , dans sa carrière , Bientôt marcher tranquille et plein de majesté? Il réfléchit des cieux l'azur et la lumière , Partout répand la vie et la fécondité , Donne aux pays leurs noms ; et plus d'une cité
A sa voix sort de la poussière.
Sans s'arrêter il suit son cours.
Tant de gais pavillons qu'un vent léger balance , Tant de riches palais , tant d'orgueilleuses tours ,
Que vient d'enfanter sa puissance , Il les laisse en arrière, et s'avance toujours.
Sur ses épaules colossales
Il supporte , nouvel Atlas , Une forêt immense , une forêt de mats ,
Couronnée , au lieu de frimats ,
Par des enseignes triomphales , Et voguant avec lui vers de lointains climats.
C'est ainsi qu'il mène ses frères , Ses enfans, ses trésors , Goethe. I. 5
A leur père commun qui , le long de ses bords
Nus , désolés et solitaires , Roule , agité soudain des plus joyeux transports.
Un autre sujet que Goethe conçut à cette même époque , et qui avorta plus complètement encore, ce fut celui d'une épopée sur le sujet populaire du Juif errant ^*\
Mais un exercice aussi constant de son imagination, bien que sans résultat positif et immédiat, ne laissait point d'avoir celui d'augmenter sa confiance en ses propres forces, et de lui montrer clairement l'emploi qu'il en devait faire. « Longtemps, dit-il, ayant cherché comment je pourrais me suffire à moi-même, c'est dans mon talent d'auteur que je trouvais toujours mon plus ferme appui. Surtout depuis plusieurs années, je l'avais rarement invoqué en vain : souvent même les objets qui m'avaient occupé durant le jour, se retraçaient à moi la nuit dans des songes suivis. A mon réveil, une nouvelle composition , ou une partie d'un ouvrage déjà sur le métier, s'offrait pour ainsi dire toute faite à mon esprit. J'avais l'habitude de coucher de grand matin mes idées sur le papier : je n'en étais pas moins prêt à composer le soir ou la nuit, quand le vin ou la conversation avait excité ma verve. Elle s'allumait en tout temps, à toute occasion. En réfléchissant sur cette faculté, et voyant qu'elle ne dépendait d'aucune impulsion, d'aucun obstacle extérieur, je n'eus pas de peine à y trouver la base de ma vie. Ce retour sur moi-même et le pouvoir qu'il me révélait , me rappelait la fable de Pi*o-
0) Il dit cependant en avoir composé quelques fiagraens. Espérons qu'ils seront publiés un jour.
méthéequi, sans lesecours des dieux , peuple tout un inonde de créatures qu'il a produites. Méditant donc cette fable, j'ajustai à ma taille la robe antique des Titanß^ et^ sans m'arrêter à de plus longues réflexions , je traitai le sujet de la colère qu'inspirent à Jupiter et aux autres divinités nouvelles la création de l'homme par Prométliée, la vie dont il l'anime avec l'aide de Minerve, et la fondation d'une troisième dynastie par ce Titan.
» Ce ne fut pas néanmoins dans leurs efforts pour escalader le ciel que je puisai mes inspirations poétiques. Je préférai de peindre cette opposition calme et patiente qui, tout en reconnaissant un pouvoir supérieur , lui prouve qu'elle peut rivaliser avec lui. La destinée de cette famille de Tantale, d'Ixion, de Sysiphe, que les anciens jugèrent digne de la muse tragique, excitait tout mon intérêt. Admis à la table des dieux, ils avaient manqué pour eux de déférence; hôtes arrogans , ils s'étaient exposés au courroux de leurs célestes convives 3 et ce dédain pour la bienveillance qu'on leur témoignait, avait appelé sur leur tête un châtiment terrible. »
Si l'on veut maintenant prendre une idée de l'emploi que Goethe savait faire de cette mythologie antique, et de la vie qu'il lui savait rendre en cachant sous ses admirables formes un sens clair et profond , il faut lire le monologue de Prométhée qui ouvrait la composition dont il vient lui-même d'esquisser le plan. U y a sur ce monologue , d'un fond noble et sublime^ une teinte de familiarité répandue à dessein , qui rend bien hasardeux de le traduire en notre langue si fîère. Mettant tout amour-propre à part, j'oserai pourtant l'essayer : certain d'ailleurs qu'on sentira qu'à de pareilles images l'élégance et la mollesse de style ne siérait, non plus
qu'à de grands chênes une écorce polie et veloutée. Mais cette certitude n'était pas de nature à me dispenser de prévenir le lecteur: car il s'agit de mythologie; et ce sujet, fort à la mode en France , y fait attendre d'ordinaire une série plus ou moins longue de vers harmonieux et faciles, mais un peu vides et devant lesquels, si l'on est tenté de se mettre à genoux , c'est surtout pour les conjurer d'être plus poétiques.
Ici, probablement ce sera le contraire. N'importe, voici toujours le morceau en question.