‹ Œuvres dramatiques de J.W. GoetheChapitre 8 sur 221 · PROMÉTHÉE · texte numérisé non relu

PROMÉTHÉE

Couvre ton ciel , 6 Jupiter , Des ombres d'un épais nuage.

Ainsi qu'un enfant dont la rage A grands coups fait voler dans l'air Les débris d'un chardon sauvage , Armé de ton éclair , Brise les pins altiers , et soulève la mer.

Qu'importe à moi cet impuissant orage ! Contre l'argile, mon ouvrage , Tu ne peux rien dans ta fureur , Ni contre le toit protecteur De ma maison que tu n'as point bâtie , Ni contre mon foyer, où de ta basse envie S'alluma le tison rongeur.

Je ne sais rien qui soit plus misérable , Sous le soleil , que votre vie , 6 Dieux !

Des vils boucs le sang odieux , A flots impurs versé sur votre table ,

Repaît, en fumant vers les cieux , Votre majesté formidable.

Et sans doute , ô maîtres des cieux , La faim eut abrégé cette illustre carrière ,

S'il n'était sur la terre

Des enfans et des fous

Qui s'assurent en vous ,

Craignent votre colère ,

Et tombent à genoux

Quand gronde le tonnerre.

Alors qu'enfant moi-même, une vapeur voilait Ma raison sans lumière encore , Que de fois , hélas ! vers l'aurore J'ai tourné mon œil en secret !

Comme si dans le ciel une oreille écoutait

La plainte du mortel que le chagrin dévore , Comme s'il renfermait un coeur

Tendre à l'égal du mien , et sensible au malheur.

Mais contre les Titans qui soutint mon courage ? Qui de mon bras vint seconder l'effort?

Qui vint m'arracher à la mort?

Qui me sauva de l'esclavage ?

Seul n'as-tu pas tout accompli , Cœur enflammé d'amour, cœur de vertu rempli ?

Et , toi que nul revers ne glace , Qui , lâchement trahi , palpites aussi chaud , Tu daignerais en aller rendre grâce

A celui qui s'endort là-haut !

Moi t'honorer? Pourquoi? Le faix intolérable Sous lequel gémil; Fallligé ^

L'as- tu donc jamais allégé ?

As-tu jamais séché , d'une main secourable ,

Les pleurs dont l'œil triste est chargé ? Cette mâle vertu qui me rend indomptable ,

Est' ce de toi que je la tiens , Ou du Temps tout-puissant , du Destin immuable ^ Mes maîtres et les tiens ?

Croyais-tu par hasard que je prendrais en haine

La lumière dont je jouis , Pour avoir quelquefois rencontré dans la plaine Des asj.ects dont mes yeux n'étaient pas éblouis ? M'as-tu cru de mes jours prêt à couper la trame , Parce que des projets dont s'enchanta mon ame^.

La plupart sont évanouis ?

De mon lit de douleurs , vil tyran, je te brave : Libre en dépit des fers qui fatiguent mes mains ,

Car les fers ne font pas l'esclave ;

Heureux , car j'ai fait naître une race d'humains

Créée à mon image , et sur la terre mise

Pour pleurer et souffrir , pour rire et s'amuser.

Et pour te mépriser ,

Comme je te méprise !

Indépendamment de l'effet qu'il produisit en lui-mêtne par son mérite propre, ce poème en eut un autre assez bizarre, et concevable en Allemagne seulement*, ce fut d donner lieu à une conversation philosophique entre Lessinget Jacobi , à la suite de laquelle celui-ci ayant accusé ^*Me panthéisme son ami

Ü) yiccwser n'est pas le mot propre. Jacobi ne fit que rapporter uii piopos do Lcssinp lui-jncnio, pai- lequel il se disait spinoziste.

mort, Mendelssohn prit avec chaleur le parti de Lessing , et déjà malade en mourut.

Tandis que Goethe se livrait ainsi à son goût pour la poésie, en y joignant l'étude du dessin qu'il avait ^toujours aimé, le prince héréditaire de Saxe- Weimar et son frère Constantin , venant à passer à Francfort , désirèrent de le voir , et satisfaits de l'entrevue qu'il n'avait eu garde de leur refuser , l'invitèrent à les suivre à Mayence, où ils comptaient faire un petit séjour. Malgré son père il accepta l'invitation , et là se serrèrent les premiers nœuds d'une amitié qui décida du reste de sa vie.

A son retour à Francfort , un singulier hasard lui fit composer Clavijo ^^^

Sa sœur et lui avaient fonné un cercle déjeunes gens et de jeunes i^ersonn es qui, se réunissant tous les huit jours, causaient ensemhle et faisaient la lecture. Pour animer ces réunions, ils s'étaient imaginé de se diviser chaque fois en couples d'époux tires au sort. Trois fois de suite la même personne échut à Goethe ; et dorénavant il fut décidé qu'ils resteraient unis , le ciel même paraissant le vouloir ainsi. Un soir qu'il venait de lire à l'assemblée le mémoire de Beaumarchais contre Clavijo , alors dans sa nouveauté , sa partenaire s'adrcssant à lui : « Si j'étais votre maîtiesse , au lieu d'être votre femme , je vous prierais , dit-elle , de

^^^ Public? pour la prcuiière fois à Leipzig, 1774, ce drame fut traduit d'abord par Fiiinlel et Boiuieville , puis récemment, après iioiio» , par M. do Rëmusat ^ dans les Chefs-d' œuvre , etc. — On vient en outre de le jouer au second théâtre Fx'ançais , imité par M. Merville. Pétersbourg , par exemple, y remplace Madrid, et dans la sccüe du dejouner le thé est substitué au chocolat.

mettre en drame ce mémoire. » Goethe à l'instant promit qu'il le lirait , clans huit jours , arrangé pour la scène ; et il tint sa promesse.

Ce drame est sans contredit l'un des meilleurs que l'on ait faits , à prendre le mot de drame dans le sens restreint qu'on lui donne généralement aujourd'hui. On peut même dire que c'est le type jusqu'ici le plus pur , de cette tragédie bourgeoise inventée par Diderot en France , où il tenta deux fois de la réaliser : tentatives malheui'euses l'une et l'autre , et qui devaient l'être , n'ayant nullement répondu au besoin de naturel et de vérité qui les lui avait inspirées. Car ce n'était pas tout de remplacer comme il fît par de simples bourgeois les princes et les héros, alors en possession exclusive du privilège de toucher les spectateuis français , ni de substituer aux infortunes royales des chagrins domestiques : il fallait encore, c'était même le point capital, il fallait, dis-je, étendre la réforme à leurs sentimens et à leur langage 5 et voilà ce que Diderot oublia de faire. Aussi le caractère de réalité qu'avait imprimé à ses pièces la nature des sujets qu'il y traita , ne servit-elle qu'à rendre plus apparente et moins tolérablc l'exagération de style qu'il y conservait. Rien de ridicule comme un acteur tragique qui , chez lui , dépouillé de la toge romaine , dirait à sa servante : Nicole y apportez-moi mes pantouffles , du ton d'un César ou d'un Coriolan -, et , si je ne me trompe , c'est une inqircssion de ce genre que l'on reçoit du Fils naturel et du Père de fa mille. ^^^

^•^ Cola n'ôtc iii:n au inérito incontcsiabic et saillant de ces deux |)icc{*s, incrifi' (jui lient au génie de riionnnc , et perce en dépit du genre , mauvais selon moi. C'est contre le g<'nre que je m'élève ici.

Goethe sut se garder d'un pareil contre-sens. Mais , si d'un côté il y avait dans son talent trop de francliise pour admettre le pathos en usage dans le drame , d'un autre coté l'instinct du beau était chez lui trop impérieux pour qu'il n'évitât point également le défaut contraire , celui d'une trivialité repoussante. Ce n'est pas à dire non plus que l'honneur en doive rejaillir sur lui seul : une bonne part en revient à Beaumarchais dans le mémoire duquel il ne se fît pas scrupule , suivant ses propres expressions , « de copier littéralement la scène principale , et de puiser toute son action dramatique , imitant en cela son vieux maître Shakespeare. » Mais avec quel art il a su placer cette scène et développer cette action 1 et comme les personnages qu'il a ajoutés à ceux du mémoire sont heureusement imaginés ! Celui de Carlos mérite surtout les plus grands éloges. L'ascendant fatal qu'il exerce sur son ami , en rendant ce dernier moins odieux , permet au spectateur de se livrer avec Marie à Fespoir d'une union qui , dans le cas où Clavijo eût agi de lui-même , aurait semblé le comble de la misère. Et lorsque cet espoir s'est évanoui , malgré son second parjure pire que le premier , Clavijo paraît digne encore de la fin qu'il trouve : on sympathise avec ses derniers sentimens, et l'on se joint sans répugnance à ses victimes pour lui pardonner.

La scène qui opère ce grand changement , celle où Carlos trouvant son ami résolu à réparer ses torts par un mariage , le reprend sous œuvre , et détruit pièce à pièce tout l'édifice de son bonheur , est un de ces modèles achevés pour lesquels on ne se sent pas assez d'admiration , et qui gagnent à être vus de près et médités. Elle rappelle tout-à-fait la scène entre Néron et Narcisse dans Britanniens; et je ne crains pas

d'affirmei' qu'elle ne lui est point inférieure. Au lieu d'essayer de prouver cette assertion par une comparaison détaillée, qui serait aussi fatigante qu'injurieuse à la pénétration de mon lecteur , je me borne à en appeler à sa bonne foi. Qu'il parcourre successivement l'une et l'autre scène , et il n'y aura patriotisme qui tienne , il conviendra , je m'assure , que Goethe s'est élevé dans cet endroit au niveau de Racine. Bien entendu qu'il ne s'agit pas de la forme, autrement belle chez celui-ci , puisque Britannicus est une tragédie.

Lorsque Clavijo , par suite de cet entretien , s'est déterminé à rompre ses engagemens, et que la nouvelle de sa perfidie arrive à Beaumarchais , quel coup de foudre pour celui-ci , et de quelle soif de vengeance ne le voit-on pas altéré ! Jamais on n'a exprimé avec une énergie plus poignante le désespoir d'un honnête homme lâchement trahi , et privé par se propre grandeur d'ame , de tout moyen de se venger. Après le premier instant de surprise muette : «Point d'armes I s'écriet-il , point d'épée! C'est de ces mains que je veux le déchirer; afin que ma joie soit plus directe , que je puisse dire au fond de mon cœur : je l'ai anéanti I » Et à mesure que ces paroles délirantes sortent de sa bouche , il sent son cœur plus libre; à force de parler vengeance , il se figure qu'elle est là , il croit tenir déjà le traître , il se réjouit à l'idée qu'il va le déchirer de ses propres mains ; comme Oreste , il sourit au comble du malheur. « Dieu du ciel , sois béni de ce que tu envoies aux hommes quelque soulagement dans leurs douleurs affreuses ! » Qui ne reconnaît là le cri de la nature ? A la manière dont il est rendu , qui ne reconnaît le génie ?

Le dénouement , que Goethe dit avoir emprunté à une ballade anglaise , est d'un style non ïr.oins trnih'.c. Peut-èhe

SUR GOETHE. r.5

même les émotions fortes s'y trouvctit-elles entassées jusqu'au point de se nuire entre elles. Mais ce défaut a bien son excuse , si c'en est un j et l'on se sent d'autant moins disposé à s'en plaindre ici , qu'il n'est pas ordinaire à notre auteur : car depuis Clavijo , je ne sache pas une de ses pièces à laquelle on ne soit en droit de faire le reproche contraire , celui de manquer de ce mouvement si nécessaire au théâtre , et sans lequel la composition dramatique la plus irréprochable d'ailleurs n'est bonne qu'à la lecture. Ainsi j'aurai plus d'une fois l'occasion de signaler des scènes du genre et du mérite de celle dont je parlais tout-à-l'heure, entre Carlos et Clavijo. Mais les pathétiques effets de la fin du quatrième acte , et de tout le cinquième , on ne les retrouve plus guère : ils appartiennent à la première manière de Goethe.

A cette première époque de son talent appartient encore Stella ^^^ , composée peu après *, mais la passion y est gâtée presque d'un bout à l'autre par cette fausse rhétorique , par cette éloquence sentimentale et boursoufïlée dont je le louais à l'instant même d'avoir purgé le drame dans son Clavijo. La conception de cette pièce est tellement fausse , que je ne sais trop au reste si l'on peut , en stricte justice , lui faire un crime de ce que l'exécution s'en ressent. Cela marque au contraire , il me semble , un esprit juste et droit qui , le principe une fois posé , en déduit avec rigueur les conséquences. Expliquons-nous.

Chez les modernes ça été de tout temps une idée dominante et funeste aux arts , que de placer leur but hors d'eux-mêmes,

^1^ Publiée pour la première ibis à Berlin , 1776 , elle a été traduite par le célèbre Cabanis. C'est son travail que nous donnons. Le libraire Ladvocat s'est aussi borné à le reproduire.

en ne les considérant jamais que comme des moyens de faire valoir une vérité morale ou une erreur , peu importe. Le poète , vraiment artiste , s'affranchissant de cette contrainte, a beau peindre naïvement et sans arrière-pensée un événement, une passion , un côté quelconque de la nature humaine , telle est la puissance du préjugé , qu'avant de s'attaquer à ce qui est essentiel à son ouvrage , au plus ou moins de naturel ou de beauté qu'il peut contenir, selon le genre , la critique lui demande d'abord corhpte de ce qui n'y doit pas être , ou ne s'y trouver au moins qu'accessoirement, de sa plus ou moins grande moralité ou immoralité. On appelle cela la tendance de l'ouvrage j et dès-lors, qu'il s'agisse d'un roman, d'un drame ou d'un poème , il est déclaré bon ou mauvais, selon que sa tendance est reconnue utile ou dangereuse. Les hommes de bon sens réclament bien un peu : mais ils sont en si petit nombre I Et les autres d'ailleurs ont pour eux de grands mots; mots vides de tout sens, car il est à remarquer que cVst précisément des poètes moraux que les immoraux sVnfantent. Cette manie de pliilosoplier en vers , qui date de si loin dans nos temps, ne fut cependant jamais plus générale qu'au dix-huitième siècle , en ce siècle de renouvellement où , les discussions les plus graves ayant passé des écoles dans le monde, on se combattait, non plus par des syllogismes, mais à coups de romans et de tragédies , faisant flèches de tout bois , comme dit le proverbe. Aussi ne paraissait-il pas un livre dont un parti ne s'armât contre l'autre , en déjiit même de l'auteur et contre ses intentions. J'ai signalé plus haut, à propos de Werther, une absurdité de ce genre dont il plut au public de charger la conscience de Got^the , innocente s''il (il fut. Mais b\\ vsl vrai de dire qu'alor>, et presqnr

toujours depuis, il se montra rennemi juré de ce faux système, on doit avouer qu'il s'y est laissé entraîner deux fois 5 l'une dans le roman des Ajfinitès électives dont je parlerai à son rang , l'autre dans le drame de Stella. £t c'est où j'en voulais venir.

La Polygamie est un cas pendable , disent les avocats de M. de Pourceaugnac. Stella, semble avoir été composée pour prouver le contraire , et l'on ne saurait nier assurément que la tlièse ne soit soutenable. Mais pourquoi ne pas argumenter dans les formes ? De quel secours pouvait être en pareil cas la fable ridicule et, il faut le dire , dégoûtante, que l'auteur s'est mis dans la nécessité de bâtir là-dessus ? Un homme marié , que les circonstances ont éloigné de ^a femme , et qu'une passion violente a fixé près d'une autre ; rien de plus simple , cela se voit tous les jours : bien que la chose ne soit pas édifiante en elle-même , il y a plus d'un moyen de la rendre excusable 5 et la situation est assez forte pour devenir intéressante. Mais que Fernando (le mari) laisse Cécile ( sa femme ) , sans motif apparent d'antipathie , ou autre , et la laisse avec une fille dans la misère r, que Cécile ayant obtenu , pour vivre , une place de dame de compagnie chez Stella ( la maîtresse de son mari ) , rencontre là Fernando; et qu'alors la seule question qui s'élève entre elles , soit de savoir qui des deux l'aura , et que la seule solution qu'elles lui trouvent soit d'en prendre chacune la moitié -, et que Fernando se laisse faire , et que tout le monde ait l'air content : voilà ce qu'on ne saurait supporter. Joignez à cela que Fernando a quitté sa maîtresse tout comme sa femme ; et que pendant son absence , assez longue , il est à croire qu'il a formé d'autres liaisons avec d'autres femmes, qui pourront

par la suite ariiver à la tile , et augmenter ainsi le ménage indéfiniment. Car Cécile, ayant admis la communauté avec Stella , ne peut plus désormais la refuser à personne.

Que si du moins Goetlie avait poussé les choses jusque-là , le dénouement eût eu le mérite d'être assez plaisant : mais le pis de l'affaire , c'est qu'elle se traite au sérieux , et qu'il y a même dans le cours de la pièce des scènes pathétiques, au point d'attendrir le lecteur le plus scandalisé. Ou mieux encore , s'il n'avait pas interrompu ici ses mémoires, nous y trouverions sans doute des lumières sur le motif qui le détermina à écrire cette pièce : mais je viens de perdre avec eux le fil qui me guidait 5 et comme jamais Goethe n'a fait précéder de la moindre préface aucun de ses ouvrages , il faut qu'on se con-' tente à partir de ce moment, des dates de leur composition et de quelques conjectures souvent hasardées.

Deux opéras suivirent de près Stella , Claudbie de J^illa- Bella y et Erwin et Ehnire ^'^ On conçoit aisément pourquoi nous ne les avons pas compris dans notre collection. L« même motif me dispense d'en offrir l'analyse : que dire d'un opéra ? Cependant je me croirais coupable de ne pas citer une ballade qui se trouve intercalée dans Erwin et Elmire , et dont la simplicité naïve me semble aussi frappante que l'idée en est originale. Tout le monde en Allemagne la sait par cœur , et M. Charles Nodier en a fait quelque part l'éloge qu'elle mérite. Voici ce petit morceau , reproduit aussi fidèlement que possible.

Cl) Berlin , 1776. Ces deux opéras n'ont jamais été traduits ni imités, (|ue je sache.

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