LA. VIOLETTE
En un champ de fougère une humble violette Végétait , inconnue au fond de sa retraite.
C'était la plus aimable fleur !
Survint par aventure une jeune bergère , Foulant dans sa course légère Fleurs et fougère , Et du matin respirant la fraîcheur.
La violette alors : « Si j'étais , se dit-elle ,
» Hélas ! entre les fleurs , si j'étais la plus belle !
)) Ou si du moins , petite fleur , » Si par celle que j'aime , ô sort digne d'envie , )) J'étais à ma tige ravie , )) Et que ma vie » Un seul moment durât près de son cœur ! »
Mais, quand vint à passer la bergère indiscrète , Elle ne daigna point cueillir la violette ,
Mais écrasa la pauvre fleur , Qui s'inclina mourante , et dit , toujours fidèle : « Si je meurs , du moins c'est par elle. )) Ali ! venant d'elle , » Ah ! sous ses pieds , la mort est un bonheur. »
L'âge des hommes ne se doit point mesurer au nombre de leurs années \ et c'est bien mal s'y prendre que de les énumérer comme on fait , pour savoir s'il sont jeunes ou vieux. La
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teinte habituelle des idées , des seiitiiuens et des goûts l'indique d'une manière plus certaine à qui sait percer l'enveloppe trompeuse sous laquelle ils se cachent , et lire au fond de l'ame. 11 y a tel homme qui , sondé ainsi , paraîtra vieux à vingt ans 5 pendant que tel autre à soixante senddera dans la fleur de la jeuiiesse.
A ce compte, celle de Goethe dura fort peu. Dans son premier ouvrage on la sent encore : l'exaltation de Werther , son éloquence brûlante , en sont des signes évidens. Mais au dégoût qui s'empare de lui dès son entrée dans le monde, à ce désenchantement prématuré , on sent aussi qu'elle va lui échapper : les lueurs qu'elle jette ont un éclat trop sinistre pour n'être pas les dernières. Et en eflet, nous avons vu sortir des mêmes mains, presqu'au même instant ,1e tableau d'un siècle, le plus impartial , le plus vrai , le plus exempt de préventions favorables ou contraires , en un mot le moins entaché qu'il fût possible des défauts ordinaires à déjeunes écrivains, privé même de beaucoup de leurs qualités 5 un tableau où les choses sont tout, et où le poète reste en dehors de la toile , y faisant tout comparaître excepté lui. On dirait que n'étant déjà plus acteur lui-même sur la scène de la vie , il en regarde jouer le drame devant lui , et rit ou pleure selon qu'il lui semble triste ou gai , souriant ensuite d'une illusion qui n'a duré qu'un moment.
Arrivé de si bonne heure à cet état de l'ame , où , ses facultés se combattant à armes égales , elle se trouve jouir par son agitation même d'un équilibre parl;ût, Goethe dut sentir le besoin de décrire cet état , tel qu'il l'éprouvait. Le sujet de Faust y quadrait merveilleusement •, il reprit donc ce sujet long-temps médité , et le traita sous une forme qui n'est celle
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ni du drame , ni du poème , ni du roman , mais tient de tout cela ensemble.
Dans cette bizarre production ^^' , les plus hautes pensées philosophiques se mêlent aux trivialités les plus ignobles de la vie , et l'on passe sans transition d'un morceau lyrique inspiré au plat commérage des bourgeois d'une petite ville , de l'orgie la plus folle à une scène de meurtre , de ce qu'il y a de plus vrai dans le monde réel à ce qu'il y eut jamais de plus fantastique et de plus absurde dans celui que les superstitions populaires ont bâti. Et tous ces contrastes de détail le cèdent néanmoins encore à la grande opposition à laquelle l'ouvrage est comme suspendu , et que Goethe a tirée de lui-même. Je veux parler de celle que forment entr'eux les deux person-> nages principaux , Faust et Méphistophélès. Il avait besoin , pour se manifester tout entier , de se couper ainsi en deux. La fougue et l'immensité de ses désirs sont figurés par le premier j le second représente cette raison ferme et glacée qui lui en remontre l'impuissance : en Faust se concentre toute l'exaltation de l'illuminisme , en Méphistophélès toute l'ironie de l'incrédulité. Ce qui rend cet ouvrage un portrait achevé , non de Goethe seulement , mais aussi de l'époque aii il
0^ Faust parut en deux fois : d'abord une moitié dans l'édition en huit volumes des œuvres de Goethe , donnée par Goeschen , 1787 , puis l'autre dans celle de Cotta. Jusqu'à notre publication , on ne le connaissait en France que par l'analyse de madame de Staël. Depuis , M. de Saint-Aulaire en a fait, pour les Chefs-d'œuvre etc. de Ladvocat , une traduction nouvelle , écrite avec cette élégante facilité qui caractérise son talent , mais avec une liberté trop grande peut-être. Comme tous les produits de la nature , les œuvres du génie ont leurs aspérités , leurs défauts , que chacun remarque : mais à les en purger , lorsqu'on n'est pas l'auteur, ne risque-t-on pas de les rendre pires ?
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l'écrivit, de cette époque partagés entre un système mystique qui , prétendant éclairer toutes choses , rendait au moins ses dupes heureuses en le leur laissant croire , et une philosophie désolante , dont les lumières , toutes négatives , se bornaient y comme celles de Fenfer de Miiton , à faire voir aux hommes qu'ils étaient dans Pobscurité.
Telle me paraît être l'idée fondamentale de F azis t. V exécution en est fort simple , il se divise en deux parties. Dans la première, le pauvre docteur, entouré d'instrumens, délivres, de fioles, demande en vain à la science le mot de cette énigme inconcevable qu'on appelle l'univers 5 ou plutôt , ayant parcouru déjà le cercle entier des connaissances humaines sans être devenu plus sage , il reconnaît leur vide et se livre au désespoir. La magie lui offre cependant une dernière ressource : il l'emploie, et d'abord s'en trouve assez bien. Mais l'esprit qu'il a eu le pouvoir d'évoquer, n'apparaît que pour lui dévoiler plus clairement sa faiblesse ; et au comble de l'exaltation ovi il était parvenu succède, ainsi qu'il airive toujours, un anéantissement absolu. Il veut en finir avec ses misères , et porte à sa bouche une coupe empoisonnée. Ici les chants de Pâques se font entendre -, ils lui rappellent les jours de son enfance, ces jours où son cœur croyait encore à ce qu'ils viennent annoncer , et c'est pour lui comme un doux réveil après des songes affreux; Il n'a plus le courage de mourii*. Le diable profite de ce moment de retour à l'espérance : il s'insinue auprès de lui , se moque, ie ses efforts pour saisir une vérité qui n'existe point 5' et flattant ses passions , il Tinvite à essayer plutôt des plaisirs de la vie. Faust Se laisse tenter , il fait un pacte et suit son nouvqau guide.
îik <iommence la seconde partie. Elle est consacrée à mon-
treu qu'il n'est pas moins impossible à l'homme d'anivcr au bonJieur par les jouissances matérielles , que d'atteindre à la vérité' par les efforts de son esprit. D'une, exécution moins parfaite peut-êtie que la première , et surtout moins difficile la matière étant plus abondante , elle rachète cette infériorité , sentie au reste de peu de lecteurs , par un intérêt bien plus puissant. Le caractère de Marguerite est d'une naïveté , d'une candeur , d'une simplicité sans égale , et sa triste destinée se déroule dans des scènes où ceux de Faust et de Méphistophélès prennent une couleur de plus en plus frappante. Je ne m'arrêterai point à ces scènes , en les esquissant une à une. Il suffit de nommer celles, de la promenade dans les jardins de Marthe, de l'entretien de Faust et de Marguerite sur la religion , de la mort et des dernières paroles de Vuleiuin, enfin de la prison , pour exciter à l'instant le rire , l'attendrissement ou l'horreur , dans l'ame de ceux qui les ont piéseutes à leujr mé moire.
Quant aux scènes où des êtres mystérieux sont introduits ^^\ et dont on ne discerne pas le but au premier coupd'œil, un moment d'attention les fera juger utiles , nécessaires même. Goethe voulant représenter le méchant par excellence , n'avait-il pas besoin , pour diminuer un peu le dégoût qu'un tel monstre inspire , de faire bien sentir qu'il était d'une autre espèce que nous ? N'était-ce pas en même temps le seul
^^^ M. de Saint-Aulaire les a retranchées de la pièce , les trouvant incompréhensibles. J'avoue que certains passages le sont tout-à-fait, pour cause d'allusion à des anecdotes et à des personnages peu connus. Mais en somme je ne suis pas de son avis, et il me semble que l'absence de ces scènes laisse dans Faust une véritable lacune. Peut- ^tre m'abusai-je. Au reste on va juger si mes motifs sont bons.
moyen d'y faire croire , de lui donner quelque réalité ? Et en cela les sorciers , les sorcières , et les esprits infernaux , ne Font-ils pas merveilleusement servi ? A les entendie , on sent que c'est la société liabituelle de Méphistophélès , et qu'en se mêlant aux hommes il sort de son élément. Sa figm-e y prend un relief dont elle eût manqué sans eux , elle tranclie par-là d'autant mieux sur tout ce qui l'environne. La plus longue de ces deux scènes, celle du sabbat , en se rattachant d'ailleurs à la dernière situation, augmente l'effet de cette situation, déjà si terrible j et l'autre expHque seule et rend possible le changement de Faust , qui passe subitement de la gaucherie d'un savant à la politesse d'un homme du monde , et dont les idées prennent à point nommé un cours opposé à celui que jusqu'alors elles avaient toujours eu.
La scène du breuvage a fourni en outre à Goethe l'occasion de fermer par le bas cette échelle non interrompue d'êtres animés, qui monte si haut dans sa pièce.« En écoutant le langage des chats qui y parlent , on croit découvrir, dit madame de Staël , quelles seraient les idées des animaux s'ils pouvaient les exprimer , quelle image ridicule et grossière ils se feraient de la nature et de l'homme. » Un peu au-dessus de ces simples brutes se place leur maîtresse qui travaille durant l'éternité à un mystère qu'elle n'entend pas: puis viennent d'autres créatures, de moins en moins imparfaites , mais qui , toutes dévouées à l'Esprit du mal, y vont aboutir. Les anges leur con'espondeut -, et leur chef , nommé par Goethe le Seigneur , en conflit perpétuel avec le mal , semble être le bon génie de l'univers. Enfin , à iravers ces deux hiérarchies également puissantes , on distingue, si je ne me trompe , ou pour mieux parler, on pressent ce principe inunuable qui , sans être en hii-mcmc beau
ni laid, bon ni méchant, créateur ni destructeur, produit l'harmonie et le désordre , le bien et le mal , fait et défait continuellement dans le monde.
Le monde est donc l'arène où luttent ces« deux redoutables athlètes , et l'homme le prix réservé au vainqueur : triste rôle à jouer , surtout lorsque le mal triomphe , comme dans l'ouvrage de Goethe. De ce triomphe il résulte que l'Esprit malin et ses acolytes occupent à eux seuls toute l'attention , le Seigneur et ses anges ne pouvant guère se mêler à si mauvaise compagnie. Ils paraissent pourtant , mais seulement dans le prologue , espèce de parodie du premier chapitre de Job , où le diable se moque du Seigneur on ne peut plus insolemment 'y avec quelqu'apparence de raison du reste , puisqu'il se trouve le plus fort.
On a lieu de s'étonner d'abord de Tcnthousiasme des Allemands pour un ouvrage où la plaisanterie s'attaque à des choses tant respectées , où d'un bout à l'autre souffle pour ainsi dire un air infernal. Comment , se demande-t-on , des hommes si croyans aiment-ils une lecture faite pour ébranler toute croyance dans l'esprit le plus ferme ? Comment des hommes si sévères sur la morale prennent-ils plaisir au spectacle du vice triomphant ? On peut répondre à cela que , les plaisanteries sortant de la bouche même du diable , plus elîes sont impies , plus elles deviennent édifiantes 5 et quant au second point , le vice est peint de couleurs trop odieuses pour rendre son succès dangereux : tout vainqueur qu'il soit , Marguerite n'en a pas moins notre intérêt. Car pour intéresser, il vaut mieux mériter le succès que de l'obtenir. Mais la meilleure raison que l'on ait à donner d'un enthousiasme si général et , il faut l'avouer , si frénétique pour Faust en Aile-
iiiagne , c'est la perfection exquise du style. Grâce , vigueur , concision , richesse , pureté , abandon , sim])licité , harmonie , tout s'y trouve réuni j sa lecture est un enchantement continuel. Nous pourrions en France nous en former une idée , d'après la magie aussi puissante sur nous du style de Racine, si Racine ne s'était tenu renfermé dans certaines limites qu'il ne dépasse jamais •, tandis que Goethe , se livrant sans contrainte à l'élan de sa verve , prend tous les tons , revêt toutes les fermes, épuise toutes les nuances. Nous sommes donc réduits à nous figurer, comme je le dis dans l'Avertissement de ma traduction , un amalgame de ce que nous avons de meilleurs poètes comiques , tragiques et lyriques.
Mais ce n'est pas tout 5 il faudrait de plus connaître le système de versification employé dans l'original. C'est ce motif, joint à d'autres que j'ai exposés dans l'Avertissement , qui m'a déterminé à rendre en vers, tant bien que mal, les morceaux lyriques de Faust. N'ayant dû ni voulu agir de même à l'égard du reste , j'y vais suppléer en mettant ici sous les yeux du lecteur une copie matériellement exacte de deux passages de la pièce, dans deux tons absolument différens. Une telle entreprise suppose ou beaucoup de présomption , ou une abnégation bien entière : je craindrais qu'on ne m'appliquât la première hypothèses , si ce qu'on va lire n'était de nature à changer la seconde en. certitude.
Voici premièrement ce prologue dans le ciel dont je parlais tout-à-l'heure , sauf les stances , chantées par quatre archanges à la gloire du Seigneur , qui ont ouvert la scène.
SUR GOETHII. 8^