SCÈNE II
Les MÊMES, HENRI, LA COMTESSE ISABELLE, DON JUAN, leur fils, HORTENSIUS, BÉLARD.
HENRI. — Sire, je suis à vos pieds.
ISABELLE. — Madame, je baise vos mains.
CLÉNARD. — Belle tête !
CÉLINDE. — Beauté parfaite! quelle noble gravité! quelle modestie I
LE ROI. — Soyez le bienvenu, comte : je vous fais mon compliment sur votre mariage, et sur les beaux résultats qu'il a donnés. Comment vous portez-vous?
HENRI. — Sire, prêt à vous servir.
LE ROI. — Et la comtesse.
HENRI. — Sire, elle se porte bien.
DYONISE, à part. — Son regard me tue.
LE ROI. — Ma fille, permettez que la comtesse s'asseye.
DYONISE. — Oui, ici, tout près de moi.
ISABELLE. — Votre Altesse daigne m'accorder cet honneur par égard au mérite de mon époux : j'oserai en profiter.
LE ROI. — Vous, comte, prenez un siège.
FABIUS. — Il en est digne.
CLÉNARD. — Certainement.
DYONISE, à part. — Si je résiste encore à cette nouvelle épreuve, ce n'est point à mon courage que je le dois : le martyre que j'endure paralyse la douleur, et m'empêche
JOURNEE II, SCENE II. J6i
de la sentir. Se peut-il que je voie de mes yeux mon ennemie, ma rivale, et que je retienne mes cris?
HENRI. — Approchez, don Juan; baisez la main du roi.
LE ROI. — Quel est cet enfant?
HENRI. — Sire,' mon fils.
LE ROI. — L'aîné?
HENRI. — Son âge l'annonce. Il est né à la fin de Tannée de mon mariage. Ce fut aussi Tannée de mon départ.
LE ROI. — C'est l'image vivante de son père; mêmes traits, même maintient
HENRI. — Du moins, il aura un jour l'honneur de servir vos petits-fils; je réponds de son zèle.
DON JUAN. — Sire, vous ne daigneriez pas accepter un aussi jeune serviteur; mais j'ai une garantie dans la personne du comte, mon père, en attendant que mon âge me permette de remplir mes devoirs envers Votre Majesté I
LE ROI. — On ne peut dire mieux.
HENRI. — Faites ce que je viens de vous dire.
DON JUAN, à l'infante. — Madame, plaise à Votre Altesse me donner ses mains rovales.
DYONisE, à part. — Y eut-il jamais enfer pareil aux peines que j'endure? [Haut.) Le charmant enfant! En avez-vous plusieurs, comtesse?
ISABELLE. — Deux autrcs qui vous serviront avec le môme zèle que celui-ci.
DYONISE. — Et le comte? Vous aiuie-l-il beaucoup?
ISABELLE. — Il jure que je suis Tunique passion de sa vie; mais parfois aussi il est soucieux, il parle d'une autre manière. Pour moi, s'il plaisait à Votre Altesse m'interroger, elle verrait en mon cœur Tafleclion la plus ardente unie au plus pur, au plus vrai 'iévouement. Excusez-moi, si la vérité m'arrache cet éloge de moi-même. Voire Altesse me dira que les grandes qualités d'Henri méritent ces sentiments et les justifient. Je ne le nierai point. Oui, jamais femme n'eut un plus noble époux, le roi un plus fidèle vassal.
i. Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat.
{Énéid9, III, V. 490.) 1. tl
DYONiSE, à part. — Malheureuse!... Pourquoi mon père se plaît-il à me verser ainsi le poison? Il suffisait d'une goutte'... Mais remplir la coupe jusqu'au bord, c'en est trop ! Ah ! il suffisait à mes ennuis des récits que m'apportaient mes oreilles! Voir maintenant mon malheur de mes yeux, je n'y tiens plus! [Elle se lève furieuse,) Hors d'Ici, femme détestée! lac funeste tissu de quatre vipères, qui étreins mon cœur, qui bois mon sang dans mes veines glacées! Toi, et ces fruits de bénédiction qui me déshonorent, hors d'ici. — Ah! ce jour maudit brise toutes mes espérances! — Grands dieux, je ne verrai donc jamais la fin de ma honte, puisque, autour de l'arbre de mon déshonneur, tu multiplies ainsi les rejetons! Oh!. la mort! quel bien m'apporterait la mort!...
LE ROI. — Son mal n'a jamais été aussi violent.
HENRI. — Sire, je suis désolé d'être venu dans un si triste moment. On m'avait déjà dit que la princesse souffrait d'une cruelle mélancolie.
LE ROI. — Oui, comte, par intervalles.
HENRI. — Isabelle, soutenez la princesse.
ISABELLE. — Volontiers. — Ah! madame...
DYONISE. — Infâme!... porter la main sur moi! Mais tu t'es déjà emparée... [A part.) de mon bien, si je puis lui donner ce nom. — Qu'on les chasse à l'instant!
LE ROI. — Ma fille!
FABIUS, au comte. — Elle semble irritée de vous voir.
LE ROI. — Retirez-vous, comte.
HENRI. Je ne pensais pas que ma présence pût blesser la princesse. — Comtesse, sortons.
DYONISE. — Qu'ils sortent tous.
CLÉNARD. — Nous aussi?
GéuNDE. — Viens, Clénard.
CLÉNARD. — Je te suis.
(Ils sortent tons, excepté le roi et Oyonise.)
LE ROI. — Ma fille, ils sont tous partis; calme-toi. DYONISE. — Je ne puis... (A part.) Cette fois n'ayons plus d'égards...
\ . Nous ne connaissons pas au théâtre de situation dramatique plus poignante. — Comparez Bajazet, acte III, se. y et vi.
JOURNSE )I, fiCENE II. 1^3
LJB BOi* — D'égards à quoi?
DYONisE, — A mon honneur perdu,
LE ROI. — Quel est donc cet honneur qui ast Vûtu^^mn détournai?
D¥0Ni8£* — Ahl mon père, l'honneur d'une femmal
LE ROI. — Ta maladie inconcevable fait nattre t^t de doute» dans mon esprit, que je ne sais plua comment m'exprimer; tes accès redoublent ausûtôt qu'il e^t question d'amour. — Il s'agit donc d'amour? De plus, cet honneur perdu montre que quelqu'un t'a trompée, et que le lâche t'a abandonnée, après avoir abusé de toi. Tu le vois, je remplis mon devoir : de ton côté, si tu le veux, tu peux obtenir satisfaction égale. Je suis ton père. Parle; aie confiance. Ton sang est le mien, je prendrai aussi ma part de ton offense. J'avais songé à te donner le prince d'Ecosse pour épouXy mais mon ambassadeur a suspendu les négociations : le bruit de ta maladie est devenu trop public. •*-* Tu ne me dis rien?
DTOKisE. <— Sire, vous condescendez par amour à mes chagrins. Ma tristesse abrège vos jours, et je sens q«e sur un père si éclairé pourrait s'appuyer ma faiblesse; mais, si affreuse est ma misère, qu'il m'est absolument impossible de parler.
LE ICI. — U doit y avoir un moyen.
DTONiSE. — Célinde!
(Entre Célinde.)
cÉLiNDfi. r^ Madame...
DYONiSE. — Une plume et de l'encre. {Au roi.) Tu vas être satisfait.
LE ROI. — Tu imites le mauvais peintre qui écrit k côté du portrait le nom de l'original dont il n'a pas saisi la ressemblance. Ma fille, Inmière de mes yeux, pourquoi crainstu de parler à ton père, alors qu'il suffirait d'un mot pour calmer sa douleur?
céuiiDE. — Madame, voilà ce que vous avez demandé.
DTONISE. — Je vais écrire sur ce divan.
lii ROI. -«*- Quelle mortelle anxiété t
DYONISE. — Que le ciel ait pitié de moi !
LE ROI. — Pareil au criminel qui va recevoir la sentence
du juge, je Ireûible ici en attendant la mienne, partagé entre l'inquiétude et la tendresse. S'il n'est plus de remède, conservons au moins l'espérance.
Des chimères vaines qu'enfante mon imagination égarée, naît un monstre grossi par la peur, que ma douleur transforme en réalité :
Connaître le mal est un désir naturel dans les alarmes mortelles. C'est peu de le connaître, on brûle encore de le voir.
Moi aussi je veux voir le mien, malgré sa laideur. Le doute fait plus souffrir que le mal, et l'attente est plus cruelle que le supplice ' .
DYONisB. — Voici ma réponse. — Laissez-moi fuir avant de la lire.
(EUe lui remet uu papier et s'en va.)
LE ROI. — Je vois que ce papier contient de quoi me faire mourir. — Quelle promptitude à s'éloigner! Voyons néanmoins ce qu'aura tracé sa main. (// lit.) « J'étais mariée en « secret avec Henri. Il m'a counue à l'ombre du mystère. « Il est parti pour l'Espagne, en m' abandonnant. Mon père, « je suis déshonorée. Il revient avec une autre épouse et a des enfants; juge à présent la nature du mal que je ' « souffre. »
— A moi mes gens, mes officiers! Gardes! capitaine!
(Entre Fabius.)
FABIUS. — Sire !
LE ROI. — Ciel! tu réservais cet affront à ma vieillesse! — J'en perds l'esprit.
FABIUS. — Aurait-il gagné le mal de l'infante?
LE ROI. — Fabius!
FABIUS. — Sire...
LE ROI. — Comment le ciel permet-il cet outrage? Comment puis-je le souffrir moi-même? — Capitaine!
FABIUS. — Sire, qu'ordonnez-vous?
LE ROI, à part, — Que ma fille ait succombé comme une femme vulgaire! (Haut.) Marquis!...
FABIUS. — Qu'ordonnez-vous, sire? — Vous ne vous expliquez pas.
4* Sonnet»
LE ROI. — Il n'y a pas à hésiter.
FABIUS, à part, — Il est dans les espaces imaginaires comme sa lille. (Haut.) Qu'avez-vous, sire?
LE HOi. — Qu'on appelle Henri.
FABIUS. — J'y cours.
LE ROI. — Et ajoutez que je n'aurai pas de repos jusqu'à son arrivée^.
(Rentre Fabîns suivi da comte Henri.
FABIUS. — Sire, j'amène le comte.
HENBi. — Qu'ordonne Votre Majesté?
LE ROI. — Sors un instant, Fabius; ferme la porte^ et veille à ce que personne n'entre dans cet appartement. FABIUS. — J'obéis.