SCÈNE III LE ROI, HENRI
HENRI, à part. — Que signifient toutes ces précautions? [Haut.) Sire, qu'y a-t-il pour votre service?
LE ROI. — Henri, je viens de recevoir une lettre du roi d'Albanie*; un grand malheur lui est arrivé; il me demande un conseil d'ami. Je ne veux pas m'en rapporter à mon jugement, dans une affaire de cette importance. J'ai la meilleure opinion du vôtre, et réclame votre conseil.
HENRI. — Si le monde connu et mille autres encore pouvaient être gouvernés par un seul homme, vous seriez capable, sire, de leur donner des lois. Je suis étonné que vous ayez recours à mon ignorance; votre bienveillance pour moi vous trompe, et vous ne voyez que mon zèle. Voyons cependant; le sage peut recevoir quelquefois un bon conseil d'un ignorant.
LE ROI. -^ Le roi d'Albanie, cher Henri, a une fille unique comme moi. Plusieurs princes, des rois même, ont
4. Ici Lope 8*égare an point d'introduire un détestable sonnet en bouts-rimés, qa*il place dans Ja bonche du roi , à ce moment si pathétique. Quel que fÙt le goût national p^nr les pointes, il faut avouer que c'est une singulière façon d'entendre Tart dramatique.
5. C'est ici une partie de l'Ecosse, ou même l'Ecosse tout entière qui a été souvent désignée sous ce nom.
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demandé sa main. Elle â jeté les yeux sur un boifitiie qui est noble, sansi doute, taais qui n'est que son sujet. Cet homme a abusé de la faiblesse de la princesse; et craignant l'indignation du père, il s'est enfui dans un autre r(Jyautne, où il s'est marié. Après quelque temps, il revient en Albanie avec sa nouvelle femme; la pfincesse tombe malade de chagrin, et révèle tout à son père. Celui-ci irrité n'osé tuer le séducteur à cause de sa propre fille, et ne peut lui donner sa fille, parce qu'il est marié avec une autre. L'affaire est grave, il me demande un conseil; parle, que feraïs*tu?
HENRï. — 8ire, le cas est étrange. Il faudrait pour le résoudre plus d'esprit et dé temps que je n'en ai; mais, vous l'ordonnez, j'obéis. Je dis donc que si le roi fait tuer cet homme, cela ne remédie à rien; l'infante reste déshonorée. Il serait plus juste, plus convenable de la lui faire épouser*.
LE ROI. — Et comment, s'il est déjà marié?
HENRI. — En le forçant de tuer lui-même sa femme, pour le punir de sa faute'.
LE ROI. — En quoi donc est^elle coupable cette malbeu^ reuse femme?
HENRI. — Entre deux grands maux, il faut choisir le moindre. ^- Il vaut mieux que cette femme innocente meure, que de voir le royaume en désordre, l'infante désespérée, l'honneur du roi compromis*
LE ROI. — Et si le sang innocent crie vengeance à Dieu?
HENRI. — Il ne criera point : ce n'est pas ici le sang d'AbeL
LE ROI. — Tout sang innocent a les mêmes droits que celui d'AbeL
HENRI. — David fit mourir Urie, à cause de Bethsabée, qui n'était pas sa femme, mais son amie seulement.
LE ROI. — Oui; et que lui dit Nathan à ce sujet? Combien de pleurs n'en a-t-il pas coûté au saint roi? ' HENRI. — Sire, David sacrifiait à son plaisir; ici, c'est de l'honneur qu'il s'agit.
tB BOi. -^ L'honneur n'appartient qu'à Dieul il n'y a pas d'honneur là où Dieu est offensé.
4 . Lope ftttlit héèo'm dti «(raveDif de la toii)aii0ë d'où est tiré son 4rame pour faire passer cette révoltante {^fopddtioti.
JOURNÉE II, ScèNB III. id7
tiENRi. — Dieu ordonne aussi à qui a reçu un soufflet de présenter l'autre joue, ce qui est déshonorant aux yeux du monde. L'honneur consiste à se venger, bien que la vengeance soit aussi odieuse à Dieu qu'elle est agréable à l'homme.
LE ROI. — Les lois reçues dans le monde, j'entends un monde chrétien, ne sont justes qu'autant qu'elles sont d'accord avec la loi de Dieu.
HENRI. — Cela est vrai; mais alors qu'il n'y a pas de remède, comme dans le cas présent, où l'on ne saurait demander à Dieu de faire, par un miracle, que ce qui est ne soit pas, si j'étais le roi d'Albanie, j'obligerais cet homme à se défaire de sa femme pour épouser ma fille. Ensuite, il expierait son homicide par une pénitence convenable ^.
tte ïioi. — J'accepte, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen. A présent, lis cet écrit : voyons si tu persistes dans ton opi* nion.
HENRI, lisant. — « J'épousai Henri secrètement* » Sire : que vois-je? Que signifie ceci?
LE ROI. — Cet homme est le vassal dont je t'ai parlé. Tu dois connaître l'écriture.
UËNHi. --^ Jésus, mille fois, Jésus!... Quelle horrible, quelle épouvantable aventure )
LE Rol. — Tu as prononcé en juge équitable.
HENRI, continuant. — « Il m'a connue à l'ombre du mys- « tèrè. Il est parti pour l'Espagne en m'abandonnant. Mon « père, je suis déshonorée. Il revient avec une autre épouse a et des enfants... » Sire, cela n'est pas possible! Si l'on vous trompait, si...
LE ROI. — Henri, Henri! cet écrit est de la main de ma fille... C'est là tout le procès. Tu es le juge; sans le savoir tu as prononcé la sentence contre toi-ménie* Je n'ai pas besoin de chercher d'autres témoignages. L'affaire n'est
1. Cette étrange combinaison dn crime et du repentir annonce une morale aingulièrement corrompue par la casaistique. Ëscobar ne fût-il pas né en Espagno, qn'on s'en apercevrait ici. — Notez d'ailleurs une nouvelle analogie avec le drame d'ËuripidCf qui se plaît trop souvent à débattre^ dans des plaidoyers contradictoires, des tbëses do morale sub* ttle, des questions de casuiste. — Voyes en particulier VAlcéste.
pas de nature à être éclaircie par une enquête... Tu m* as donné le conseil... pars sur-le-champ; que la comtesse cesse de vivre. Ce soir, tu seras le mari de ma fille.
HENRI. — Sire!
LE ROI. — Comte, point de réplique. Tu as prononcé l'arrêt; tu as fixé le châtiment. Il suffît... Fabius!
(Entre Fabius.)
FABIUS. — Sire?
LE ROI. — Accompagnez le comte à son hôtel. Faites garder sa porte par une compagnie de cent hommes!
HENRI. — Si cette mort est résolue, je supplie Votre Altesse d'éviter au moins le scandale. Il est assez évident que j'en recueille un avantage immense : il n'est donc pas besoin de garde ni de soldats : mais le secret convient à Votre Altesse, à l'infante, à moi, à la comtesse...
LE ROI. — Eh bien! pars; attribue sa Tnort à tel motif que tu voudras; mais reviens sur-le-champ.
(Il sort.)
HENRI. — Je reviendrai.
FABIUS. — Que signifie cela, comte?
HENRI. — Misère, infortune, Fabius; ma mort, cher Fabius! — Écoutez bien, marquis. Jamais, depuis que Dieu créa le monde, jamais homme ne souffrit violence si cruelle dans son honneur, dans sa joie, dans son bonheur, dans sa famille! Ah! piel, atteins-moi d'un trait de ta foudre 1 Terre, ouvre tes entrailles pour engloutir le plus infortuné mortel qui fut jamais! — Sort cruel ! fatale aventure, nécessité déplorable! inouïe! Moi, tuer la comtesse?... Cet ange de beauté! la pureté, la douceur même! Voir s'éteindre ces yeux, cesser de palpiter ce beau sein ^! Par moi, par moi!... sans crime! Jésus! Grands dieux!...
FABIUS. — Pas de cris. Quitte ce palais.
HENRI. — Viens : tu sauras ma cruelle aventure. Ah!
4 . Les paroles dn comte Henri, cette explosion de la donleur en délire, sont précisément celles qu'Euripide prête à sa Médée, au moment où la fille de Pélias, obéissant, non pas comme ici à nne volonté inexorable, mais n'écoutant que sa fureur, s'apprête à se venger de Jason en égorgeant les enfants qu'elle a eus de lui.
mon Isabelle 1 ah! chère épouse! ah! roi cruel! inexorable
nécessité!...
(Sortent Fabins et le comte Henri.)