‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 103 sur 226 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

HENRI^ ISABELLE, FaDIUS.

ISABELLE.—- Qu'y â-t-ildonc,Heîiri?Pourquoice langage?

HENRI. — La porte est fermée, Fabius; qu'elle sache la vérité.

ISABELLE. — Qu'est-ce donc? Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez.

FABIUS. — Je ne sais, madame, si j'aurai le courage de vous le dire.

ISABELLE. — Vous pleurezî et toi, Henri, tu n'oses parler M Que sera-t-il arrivé, mon Dieu! — Tu pleures, toi

Verra-t-gn à l'aatel votre heureuse famille?

AGAMEMHON.

HéMlf

iphioAmw.

Vous TOUS taisez?

AGAMBMNON.

Vous y serez, itin fîlle<

(Eacin^ , IpMg . , acte II ^ se. ti . ) Rapprochez les deux scènes.

JOOHNÉE II, SCÈNE V. 171

aussi! — Quoi? ma vue seule fait couler des larmes?

HEKRi. — H(^Iast beaux yeux adorés!

iSABÈLtt. — Songez qu'il est scandaleux de voir une ftframe calme et courageuse entre deux hommes qui pleurent. On dirait d'une prairie arrosée de deux ruisseaux.** Si vous répandez tant d'eau, prenez garde, vous allez me noyer.

FABIUS. -^ Malheureuse Isabelle! tu es née sous l'astre de tous le plus malheureux î Belle, sage, innocente, miroir d'honneur et de vertu, un roi ordonne que tu perdes la vie par les mains d'un homme dont tu es aimée, adorée* Toi qui réunis plus de vertus que les noWes matrones de l'antiquité, toi qui leur servirais d'exemple, si elles avaient vécu après toi, Espagnole illustre, apprends que le comte, ton époux, avant de partir pour l'Espagne, aima l'infante Dyonise et qu'il en fut aiméi L'absence irrita cet amour, à tel point qu'elle en devint malade de tristesse; elle en a perdu la raison; h la vue de tes enfants, ne pouvant con*' tenir ses transports jaloux, elle a fait à son père le plus étrange des aveux. Elle assure que le comte aurait abusé de sa faiblesse : c'est un mensonge, Henri me l'a juré, at« testé sur sa vie. Une passion ardente, effrénée, furieuse^ fait seule tenir ce langage à l'infante : il lui faut ton époux. Le roi qui tremble pour Thonneur de sa fille, oserai-je te le dire? le roi ordonne à ton mari de te faire mourir, et de se marier ensuite avec Dvonise.

ISABELLE. — Jésus! marquis, c'est là ce grand secret, ce fatal mystère? Je croyais que ce fût la mort d'Henri qu'ordonnait le roi. — Vis, mon Henri, vis de longs jours! Toi vivatit, qu'importe la fin de ma triste existence?,.. Je ne pleure point de douleur; c'est la joie qui faitaouler mes larmes, c'est de voir le comte mon seigneur élevé à un si haut rang. Longue vie pour vous, mon bonheur, mon bien ! Heureuse votre épouse de voir à vos pieds une princesse !

Mais, puisque vous allez devenir roi, je vous demande une grâce : c'est le privilège de la royauté. Vous me l'accorderez, n'est-ce pas, mon Henri?... J'ai de vous trois enfants. Il ne faut pas qu'ils connaissent une mère étran-

il2 AMOUR ET HONNEUR.

gère... il ne faut pas qu'ils vivent sous la loi d'une marâtre de si haut rang. Envoyez-les en Espagne, au comte de Barcelone, mon père. Les enfants d'une mère expirée sont mieux placés près d'un aïeul, que confiés aux soins d'im père. Vous le ferez, cher Henri, si vous gardez le souvenir de tant de jours de félicité, de tant d'heures de tendresse! Pour moi, si Dieu m'appelle auprès de lui, comme mon cœur l'espère, car, malgré mes péchés, j'ai foi dans les mérites de son sang sacré, je le prierai pour vous, mon amour, pour Son Altesse l'infante,.., votre nouvelle épouse et ma reine • .

HENRI. — Ah! ce langage me tue! N'était-ce pas assez de ces regards qui boivent le sang de mon cœur? Je n'avais pas besoin de ta résignation, mon Isabelle, pour connaître ta vertu, et je ne sais, hélas ! nul remède. Dieu m'est témoin, quoi qu'en dise Tinfante, que je n'offensai jamais rhonneur du roi : c'est l'effet pur de sa folie. — Le roi m'a proposé l'énigme. J'ai donné un conseil sans savoir ce dont il s'agissait. Je ne pourrais essayer de justifier ta mort qu'en accusant ta vertu. Il faudrait tuer avec toi quelqu'un des serviteurs de ma maison. Le roi vient de me suggérer ce moyen; il me le propose dans un billet que m'a remis tout à l'heure un de ses pages. Mais que je sois maudit parmi les hommes, si pendant que tu montes au ciel, je te prive d'honneur sur la terre. Tes enfants, tu peux en être sûre, vont bientôt partir pour l'Espagne; ils iront auprès de leur aïeul crier vengeance contre moi. Il ne faut pas que ces gages sacrés demeurent auprès de l'époux qui fit périr leur innocente mère.

ISABELLE. — Encore une grâce, mon seigneur; ne me la efusez pas, ce sera la dernière.

4. C'est précisément le même langage que prête Racine à son Iphigénîe, dans la même situation :

Quand vous commanderez, tous serez obéi.

La comtesfe, dans la vieUle romance, pleure, se lamente et résiste, comme Tlphigénie d'Kuripide. On voit clairement, par ces deux exemples, comment la religion et la chevalerie ont modifié les sentiments modernes par rapport à l'antiquité. — Cf. Villemain, Cours de Lilt., 43* leçon.

HENRI. — Eh! quelle grâce peux-lu demander à ton ^;)Ourreau?

ISABELLE. — Laissez-moi voir mes enfants.

HENRI. — Va, Fabius: je crains bien de ne pouvoir soutenir ce spectacle; mais enfin, le ciel doit vouloir que ce martyre ait des anges pour témoins.

FABIUS. — Je vais les chercher : les larmes me suffoquent. Sort cruel I rigoureuse nécessité î

(Sort Fabius.)

HENRI. — Venez, mes anges, venez voir votre mère; venez assister au sacrifice, pour déposer contre moi, le jour terrible où il me sera demandé compte de ma cruauté. — M'y soustraire par la fuite? Impossible! Cette île est gardée de toutes parts. Le roi veut qu elle meure. Que Dieu me soit en aide, s'il faut que ce soit de ma main. Mourons l'un à côté de l'autre.

ISABELLE. — Quoi? moH Henri, mon amour, le courage vous abandonne?...

HENRI. — Ah! n'en sois point étonnée; tu es l'âme de ma vie; où trouver la force de te faire mourir! Presse-moi dans tes bras : peut-être que tes caresses amolliront le bronze de mon cœur. Oh! plus je suis 'cruel envers toi, plus tu me semblés belle! Que vais-je devenir quand je t'aurai perdue? Ah ! je te verrai sans cesse devant mes yeux... Que deviendra sans toi ton barbare époux cette nuit? Oui, que deviendrai-je? Que dirai-je, au souvenir de tant d'amour et de tendresse, mêlé à tant d'infortune et de tristesse, qui me traverseront le cœur, comme d'une épée? Pardonnemoi. Regarde! je vais t'assassiner et je t'adore! Aie pitié de moi, et là-haut, mêlée au céleste chœur des anges, intercède auprès de Dieu pour ton époux.

ISABELLE. — Ne pleure pas ainsi : on dirait que c'est toi qui redoutes le tranchant de Tépée.

(Rentre Fabius avec les enfants.)

FABIUS. — Voici vos enfants, madame.

ISABELLE. — Ghers enfants, je vous ai fait appeler pour ouïr mes paroles dernières. Venez ici près de moi, bien près^ — Ghers enfants, je vais mourir, je vais quitter la

4 . Cette scène est digne d'être opposée à l'un des plus fameux mor-

vie, non pour une fauta, pour un crime commis. Je meurs, parce que tout ce qui naît doit finir. Je lègue mon ânae à Dieu, mon corps h la terre qui l'attend, mes larmes au comte, qui un jcHir en aura besoin. Je supplie mon époux de me pardonner, s'il n'a pas été servi de moi comme il le méritait. Notre union a trop peu dyré; la mort est venues se placer entre nous. Je n'ai pais de bien à léguer. Mes enfants, vous seuls faisiez toute ma richesse, et quoique je me prépare à vous céder, vous ne sortirez point du lieu où ma tendresse vous a placés : c'est dans mon âme que je vous porte. Pardonnez, mes amours, les crimes du temps et les malheurs de votre père. — Don Juan, vous êtes déjà raisonnable; écoutez bien ma dernière volonté. Je vous défends de jamais demander au comte les motifs de ma mort. Contraint par une nécessité funeste, il n'a pu s'y dé»» rober. Oubliez à jamais ce trépas...

HENRI. — Isabelle! assez...

ISABELLE. — Juan, vous servirez désormais de père à vos sœurs. J'espère que vous serez obéissant.

DON JUAN. — Où allez-vous, sefiora?

ISABELLE. — Cher enfant, à la mort.

DON JUAN. — Emmenez-moi, ma mère.

HENRI. — Abrège ces adieux déchirants.

DON JUAN. — Pourquoi la faire mourir, père?

ISABELLE. — Son maîheur, le sort le vealent ainsi. Ne demandez jamais à Dieu vengeante de ma mort,

DON JUAN. — Si Dieu la voit, ma mère, qu'importera notre silence?

HENRI, accablé, — Marquis, emmenez ces enfants. •

DON JUAN. ■— Ahl mon pèreî mon pauvre père I

ISABELLE. — Embrassez-moi, Juan... ma vie; toi aussi, Laurence; toi, Lisarde, orpheline, hélas! presque en naissant.

ceaax de Pantiqnité , les adieux d'Aloeste , dans la tragédie d'Euripide qui porte ce nom. C'est .le plus bel éloge que Ton puisse en faire. Il est douteux qu'il jf ait eu imitation. Lope^ à. cause de la misère de sa jeunesse, fit ÂB mauTaisas études et connut mai l'antiquité. Il n'y a iet Oonformité 4e st/le qne p^o^ qu'il J &« ^ quelques égardfi, conformité de génie. Entre Lope et Euripide, c était la même sensibilité exquise, le nxème sentiment de la nature, la mdme âme passionnée.

HEURi. — Qu'on lôB sépare!

ISABELLE. — Adieu... adieu pour la dernière foi»!...

(Fabias emmène les enfimts.)

HENRI. — Isabelle, plus de cris.

ISABELLE. — Voici ma gorge, comte; je la livre nue à la pointe de ton épée. Mon soleil va se dérober à mes yeux, je vois la nuit qui s'approche : il est temps de mourir après ce dernier adieu qui m'arrache trois parts si grandes du cœur. Allons, tu trembles! Mais, je t'en supplie, ne fais pas usage de ce cordon; si je sens l'étreinte de tes mains, ma mort sera moins cruelle. Oui, que mon souffle s'exhale entre tes mains, s*il n'est retenu par l'amour.

HENRI. — Écarte ces mains si belles... n'excite pas mes transports...

ISABELLE. — Me refuses^tu un dernier embrassement?

HENRI. — Allons, Isabelle...

(Rentre Fabias.)

FABIUS. -^ Est-elle morte?

HENRI. — Je n'ai pas la force d'achever, et tel est mon amour que je ne peux lui ôter la vie san& me tuar moimême. Mon bras veut se mouvoir, mon cœur le retient; mon cœur reprend courage, mon bras se refuse, et, au moment d'agir, au lieu de serrer le nœud fatal, je ne songe qu'à la serrer contre mon sein. Ah! plût k Dieu n'être jamais néi...

FABIUS. — Comte, j'y ai réfléchi, et je crois qu'un acte si barbare est indigne d'un homme d'honneur,

nm^h '^ Ah! Fabius, viens à mon aide! Contraint d'é* pouser l'infante, cela n'est possible que par la mort de la comtesse.

FABIUS. — On peut choisir un autre lieu, et se confier en d'autres mains. Veuillez me suivre, Isabelle.

ISABELLE. — Où?

FABIUS. — J'ai un serviteur fidèle, ou pour mieux dire un ami qui habite sur un rivage éloigné d'ici. Nous pouvons le charger secrètement de la jeter dans une barque dont le fond aura été percé ^. Ainsi la mer servira de sépulture à

1 . La naïveté des romances populaires, dont Lope emploie ici le ioft

la comtesse, sépulture cachée, mort plus humaine, et si le roi t'interroge, tu lui diras qu'Isabelle est ensevelie dans les sables de l'Océan.

HENRI. — Tu as raison, mon cher Fabius.

ISABELLE. — Le moyen est sage et moins barbare.

HENRI. — Suis le marquis, Isabelle. Que je sois un époux, cruel, mais le bourreau de celle que j'outrage 1 Non... — Je donnerai au roi cette explication.

FABIUS. — Tu connais ma loyauté; je n'ajoute rien.

ISABELLE. — Adieu, cause de ma vie.

HENRI. — Dis plutôt auteur de ta mort.

(lu sortent.)

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