SCÈNE I
Appartement dans le palais Au toi, LE ROI, DYONISË, CÉLINDË.
DYOjïiSE. — Oui, il n'a que ce qu il mérite : le châtiment est encore trop doux.
LE ROI. — Enfin, voilà le comte en pleine convalescence.
DyojïiSE. — Sa maladie a été longue, dangereuse, et pleine de mystère; mais elle ne procède pas du vrai motif.
LE ROI. — Voilà bien le caractère d'une femme I Aujourd'hui qu'il n'est plus d'obstacles à tes vœux, tu abhorres celui que tu aimais. Je crois que tu en veux beaucoup au comte.
DTONis^. *— Je ne le déteste point, mais je suiis profond^W ment affligée de le voir si peu d'accord avec lui-même. Après avoir cédé à ta rigueur en faisant mourir &ou épouse, il ne semble pas qu'il ait renoncé à l'amour qu'il avait pour elle. Je ne saurais accepter de m'unir à un homme qui pleure sans cesse son Isabelle, et l'adore toujours en secret. • - LE ROI. — Tu es ici la première coupable ; cherche donc un mari pour sauver ton honneur, non pour satisfaire tes goûts. Le comte pleure son épouse.
cÉLiNPE, — Et certes il a raison. C'était une sainte femme, vertueuse et belle. Mais, qu'il vienne à jouir de votre douce compagnie, aussitôt vous le verrez aimer de nouveau, et oublier le passé,
(Elle sort.)
LE ROI, â Dyonise. — Puisque le comte va mieux, il deviendra aujourd'hui ton époux.
(Entre Clénard.)
CLÉNARD. — Il semble que ce soit une juste punition du ciel irrité; il est poursuivi par la colère divine.
LE ROI. — Qu'est-ce donc?
CLÉNARD. — Il s'agit du comte qui répond bien mal à vos . espérances. Il venait de s'habiller pour la noce; il allait ceindre son épée... Tout à coup, il semble tomber en extase. Gela dure un moment, au bout duquel il s'écrie qu'il voit le portrait d'Isabelle. — « Attends, attends, » dit-il eu se dépouillant de ses habits. Il se serait percé de son épée, si nous ne l'avions retenu.
LE ROI. — Ah! ciel, ta justice me révèle que le sang d'Isabelle demande à Dieu vengeance de sa mort... Que faire, ma fille?
DYONiSE. — Tâcher d'apaiser le ciel par nos prières.
( Entre Henri , les vêtements en désordre , avec toutes les apparences de la folie. II est suivi de serviteurs.)
HENRI. — Un moment, chère épouse; attends, ne me fuis pas, charmante Isabelle!
LE ROI. — Saisissez-le, tenez-le.
HENRI. — Ah! dieux! que la vie m'est à charge! Mort, pourquoi tardes-tu? Mort, viens frapper un homicide ! Mais non, laisse-moi la vie, pour que j'expie mon crime par un long supplice. — Veux-tu savoir qui a tué la comtesse? C'est moi.
LE ROI. — Paites-fe taire.
HENRI. — Et c'est le roi qui est là, c'est ce roi qui me l'a commandé!
LE Ror. — Comte, ceux qui t'entendent, que doivent-ils penser de nous deux?
HENRI. — Laissez le monde, et craignez plutôt le jugement de Dieu, quand il vous appellera. Si vous êtes coupable devant Dieu, je vous condamne devant les hommes, Quelque innocent que vous paraissiez.
DYONISE. — Ce ne sont point les paroles d'un fou.
LE ROI. — Si, parbleu ! — Sa folie épouvante.
HENRI. — On dit que j'ai trompé l'infante, que le ciel me punisse si cela est vrai! La vérité, la voici : la nuit était obscure; il était convenu que je la verrais entre deux et
trois heures du matin. Mais on est venu m'arrèter. Qui pensez-vous qui ait donné Tordre? C'est ce vieux-ci, avec sa barbe de lapin. En attendant, un frelon est entré qui a mangé le miel. Pourquoi m'arrèter, moi, si, quand je me suis présenté, il ne restait à la ruche que Técorce^?
LE ROI, à sa fille, — Il contredit toujours ton affirmation.
DYONisE. — Voilà ce qui m'épouvante.
HENRI. — On dit que j*ai trompé l'infante; que Dieu me punisse, si c'est vrai î Quelque roué infâme, embossédans son manteau, est entré par le balcon. Il a vu l'occasion toute nue, et s'est mis à côté d'elle. Si j'avais eu ce bonheur, quelques tortures que dût m'infliger le roi, je ne désavouerais pas ma témérité. — Ah! ciel, couvrez, couvrez-moi les yeux.
cÉLiNDE. — Quel objet afflige la vue?
HENRI. — Ne voyez-vous pas mon Isabelle en pleurs? Ne la voyez-vous pas debout, grande, couverte d'habits de deuil, entourée de mes trois malheureux enfants*?... Ah! voilà l'aîné qui fond en larmes! et Lizarde, et Laurence, témoins de la sentence fatale que le ciel va prononcer. Oui, ma conscience me crie que j'ai fait mourir un ange, une sainte!... On dit que j'ai trompé l'infante; que Dieu me punisse si c'est vrai.
DYONISE. — Voilà donc, mon père, le fruit de votre erreur?
LE ROI. — J'ai cédé à l'amour et à l'honneur : n'accuse personne que toi-môme.
HENRI. — Isabelle, ange du ciel que je ne verrai plus que là-haut! plût à Dieu qu'il y eût ici quelqu'un pour te venger!
CLÉNARD. — Quelle étrange folie, et en même temps que d'amour!
HENRI. — Avoir tué ma poule, et mangé mes trois pous-
1. El corcho, proprement Técorce du liège, avec laquelle on construit les ruches en Espagne.
2. Comparez le tableau de la folie d'Oreste, dans ËuripidCf v. 243 et sniv.
<84 AMOUB ET HONNEUR.
sinsM Voilà, certes, une belle affaire! Quelle patience y tiendrait? La sentence est rendue : j'en appelle au prêtre Jean! Un juge, que dis-je? Une bûche entendrait l'affaire. Je demande un ajournement; mais comment le demander à qui a pris de si mauvaises conclusions?
LE BOi. — Dyonise, il faut que cet homme meure; il n'y a pas d'autre moyen pour sauver mon honneur et ta réputation. Par là se termine tout le mal que nous avons fait : vivant, il n'est bon à rien, mort, ta honte le suit dans la tombe.
nyoNiBE. — C'est ce que vous appelez un moyen?
LE BOi. — Je n'en vois pas d'autre.
HENBi. — Oh! pour cela, non! milan cruel. D'abord, la poule et les poulets, ensuite le coq! Vive Dieu! je vais chanter avant qu'il soit jour que c'est vous qui m'avez commandé de la tuer, dussiez-vous me démentir... Me faire mourir, moi! et sans être en état de grâce!
çÉUNPK. — Sire, ce serait cruauté de lui ôter la vie.
LE ROI. — Que peut-on espérer de lui, avec une telle maladie?
CLÉNARD. — La cause de son mal est qu'il a passé deux jours sans manger; de là son délire. Faites-lui servir quelque nourriture, et vous le verrez revenir à lui-môme.
LE ROI. — Qu'on apporte ici de quoi manger.
HENRI. — Ah! chiens, que méditez-vous là? Vous prétendez m'empoisonner avec ce repas? Croyez-vous que je ne le comprenne? Mais vous serez bien déçus; je ne mangerai rien avant d'avoir revu Isabelle. — De la gelée? des conserves? Me prenez-vous pour enrhumé? — Viens ici, roi de théâtre; Hérode, bourreau des innocents! Pourquoi m' avoir mis en prison? Qui t'a trompé, vieux hibou? Pourquoi avoir fait couper le cou d'albâtre de mon Isabelle? Où est le sucre, la cannelle capable de la guérir maintenant? — Tu es exécré du monde entier.
CLÉNARD. — Son mal croît et augmente.
4 . Singulière coïncidence avec ce passage du Macbeth de Shakspeare :
« MACDUFF. — Tous uies joHs petits? — Aves-vous dit tous?... Oh! infernal milan 1 Tons? — Quoi) tous mes jolis poussins, et leur mère... » (Se. XVI II.)
JOURNËS III, SGENS I. 185
HENBi. *— On dit que j*ai reçu les faveurs do l'infanle? Que Dieu me confonde si cala est vrai.
LE ROI. — Qu'on remmène, qu'on renferme.
nsKRi. — Tu me condamnes. Pharaon? {Aux serviteurs qui veulent le saisir.) Vous, m'approcher ?. . . Arrière, chiens, misérables!
(Il met l'épée à la m«P.)
. tE BOi. ^- Ëmpoigne9(*le : il ne se connaît plus.
PREMIBR S6RViT£UR. -^ Ah t je suis mortt
CLÉifARD. — Qu'on lui lie les pieds et les mains.
i^ ROI. — Appelez la garde!
• HENRI. — Isabelle, je vais te rejoindre!
x% ROI, — Saisissez'Ie, et qu'on l'attache.
HENRI. — Quelqu'un s'en repentira.
CLÉNARD. — Tout le moude est frappé de crainte,
DBuxiÈME SERVITEUR. — On n'a jamais vu force pareille.
HENRI. — On dit que j'ai reçu les faveurs de l'infante, que Dieu me confonde ci cela est vrai !
(II sort ^ la pounuite dei domestiqnM.)
DYONiSE, à Clénard. — Faites qu'on l'enferme : que ma honte ne soit pas rendue publique.
(Sort Clénard.) (Entre Fabius.)
FABIUS. — Où court ce malheureux? Pourquoi ordonnezvous qu'on le tue?
LE ROI. — Fabius, j'ai ordonné qu'on l'enferme. Il est fou; sa langue ne respecte plus rien.
FABIUS. -.— H est bien temps d'écouter ces scrupules honorables.
tK ROI. — Pourquoi non?
FABIUS. — Voilà le comte de Barcelone qui arrive en personne, h la tète d'une flotte chargée de troupes espagnoles, dont les bannières flottent au vent. La première décharge de son artillerie a renversé le fort. Les chaloupes ont débarqué son monde sur la plage. Il jure qu'il vous arrachera . la vie , et vos troupes fuient devant les liennes et lui montrent le chemin par où il peut arriver jusqu'ici. La moitié de la Castille appuie le comte de Barcelone, Les braves de Tolède (jamais la crainte ne connut le chemin de Tolède),
de Gordoue, de Séville, sont dans les rangs du comte qui a le roi de Caslille pour proche parent. Le riva ge est couver de troupes qui s'ébranlent" en ordre de bataille. Elles sont, dit-on, commandées par le jeune don Juan, qui porte pour guidon royal un drapeau noir sur lequel est l'image d'Isabelle. Déployé dans les airs, ce drapeau semble demander satisfaction au ciel. — Sire, que prétendez-vous faire?
LE ROI. — Mes malheurs se succèdent de plus en plus grands. Il suffit, il est vrai, qu'une femme en soit la cause. Fabius, qui vous semble que je doive choisir pour général?
FABIUS. — Puisque le mal du comtft persiste, prenez le duc Octave.
LE ROI. — Il y a six ans qu'il ne vient pas à ma cour.
FABIUS. — Est-il mécontent?
LE ROI. — Il n'a pas à se plaindre de moi.
FABIUS. — Il est hoiimie de guerre, plein d'expérience... Faut-il le faire venir?
LE ROI. — Cours; en attendant, je vais rassembler quelques troupes et les pousser du côté de la mer.
(Ils sortent.)
DYONISE. — Je reconnais la justice divine.
(Elle sort.)