OCTAVE, ISABELLE
OCTAVE. — Tu serais, belle Espagnole, l'épouse du comte Henri?
ISABELLE. — Je suis cc quc j'étais, Octave, je suis son unique et véritable épouse. Vous m'avez juré le secret. Puisque votre amour n'a rien à espérer, faites en sorte que je puisse retourner en Espagne; ma vie est trop exposée dans ce pays.
OCTAVE. — Henri fut jadis mon rival en amour, et mon ennemi pendant deux années; mais, l'amour qui n'est plus met fin à la haine. Connaissant la valeur de ton époux, je ne pourrais ajouter foi à ton récit s'il ne sortait de ta bouche. — Est-il possible que malgré la menace de mille morts.
JOURNÉE III, SCENE II. iSl
malgré la force, malgré la loi^, Henri ait osé te livrer à la mort, et renvoyer tes enfants en Çspagne?
ISABELLE. — Ne reji accuse pas; n'en accuse que ma triste destinée. Je ne veux pas croire que Tappât si puissant d'une couronne ait pu lui faire commettre une lâcheté.
OCTAVE. — Après tout, il a voulu ta mort; et il est sans
doute maintenant l'époux de Dyonise, et cela contre la loi.
ISABELLE. — Que vcux-tu dire?
OCTAVE. — Qu'il est innocent de la tromperie dont on
Faccuse. Si tu me jures de garder le secret, je te dirai quel
est celui qui a profité de la faiblesse de l'infante.
ISABELLE. — Les secrcts que je t'ai confiés ne sont pas moins importants; nous pouvons faire un échange.
OCTAVE. — Nous lisons et on nous raconte des choses qui paraissent impossibles. Apprends que c'est moi qui ai surpris l'infante.
ISABELLE. — Est'il possiblc? (A part.) Quelle lumière se fait dans mon esprit!
OCTAVE. — L'obscurité de l'appartement favorisa mon industrie. Je possédai l'infante. Elle reçut de moi un anneau.
ISABELLE. — Singulier imbroglio.
OCTAVE. — Tu vois celui que j'ai au doigt : c'est l'infante qui me l'a donné. Quant à elle, on conçoit qu'elle veuille épouser le comte; mais lui, il est certainement innocent. — Il s'enfuit en Espagne; je me retirai dans mes terres, où je suis depuis six ans : c'est l'époque de l'exil volontaire du comte, et de son mariage avec toi. Ne lui reproche plus que sa conduite à ton égard.
ISABELLE. — C'est la fureur du roi que j'accuse, tout en absolvant le sentiment qui l'a poussé. Je ne dis rien d'Henri, sinon que je l'aimais au point que je regrette que ma condamnation n'ait pas été suivie d'effet. Et puisque je suis séparée de lui, Octave, laisse-moi jouir au moins de mes enfants; c'est avoir encore les trois quarts de mon époux.
4 . La loi qui permettait au roi d'ordonner à un vaamX infidèle de tuer la femme qu'il avait épousée au mépris de la foi donnée à une autre. II en a été parlé dans la notice.
J*ai trois enfants, il ne manquera plus h mon cœur que la quatrième part, qui est le comte lui-m(^me. Puisque la rigueur ou le caprice du ,sort le veut ainsi, mieux vaut être privé d'une part que de trois, Je voudrais bien te demander cet anneau qui pourrait adoucir mes peines; mais si ton amour y tient, il serait injuste de t'en priver.
OCTAVE. — . Si cet anneau peut apporter quelque consolation h ton infortune, tu peux en disposer.
ISABELLE. — Je charge le ciel d'acquitter ma dette.
OCTAVE. ^— Polvbel
POLYBE. — Seigneur?
OCTAVE. ^- Conduisez cette dame au port, Vous la recommanderez à Albert ou h Atlile; qu'ils la passent à Barcelone, à la première occasion, en ayant les plus grands égards pour sa personne. Je donne mille éeus pour les frais du passage.
POLYBE, à part, au duc, — Avez-vous été heureux?
ûCTAV». — L'honneur des serviteurs consiste à obéir et à se taire. [Haut, à Isabelle.) Pour plus de secret, je vous confie à lui seul.
ISABELLE. — Il suffit.
OCTAVE. — Adieu, vertueuse Isabelle.
ISABELLE. — Adieu, généreux duc, POLYBE, à part. -^ Agréable ministère! Avant d'arriver au port, elle est à moi.
(Sort Isabelle suivje de Pol^be.)
OCTAVE. -^ Aventure étrange et terrible, qu'un moment de témérité ait produit tant de malheurs! Je suis l'auteur de tout ce qu'a souffert Isabelle, et la vérité se découvre après six années! Quelles conséquences de ma coupable ruse! Tout le poids de l'infortune est tombé sur une tète innocente.
(Entr^ Fabius.)
FABIUS. — Seigneur, quelle que soit la disposition de vos sujets...
OCTAVE. — Vous ici, Fabius? Quelle heureuse occasion...
FABIUS. — Heureuse pour vous.
OCTAVE. — Est-ce que le roi me fait appeler?
JOURNÉE ni, SOÈNB ni. 1«ft
FABIUS. — Oui, et je vous en félicite.
OCTAVE. — Vraiment? î)e quoi donc â'agit*il?
FABIUS. —Vous êtes nommé général.
OCTAVE. — Où sont les troupes?
FABIUS. " Voici le bâton de commandement; cela suffit.
OCTAVE. — 8i c'est une menace, marquis, je suis dans mes terres, et je n'ai pas besoin d'en sortir.
FABIUS. — Je suis gentilhomme, vous devez me croire. Je jure au ciel et à vous, duc, que ce que je dis est lâ vérité. Une armée espagnole a forcé le port, et insulte sa capitale.
OCTAVï. -*• J'en devine le motif.
famus. -^ Allons, duc, et je vous dirai chemin faisant ce qui s'est passé.
OCTAVE. *- Le comte Henri y est*il pour quelque chose?
FABIUS. — Dites plutôt Dyonise.
ocTAVï, à part. — Isabelle court de grands dangers si elle n'arrive promptement en Espagne.
(Ils sortent.)