SCÈNE IV
Le palais du roi d'Irlande.
LE ROI, DYONISE, CLÉNABD.
LE ROI. — Nous sommes perdus.
DYONISE. — Quel remède opposer à de telles disgrâces? LE ROT. — Çlénard, va chercher Henri dans sa prison, et amène-le enchaîné.
CLÉNARD. — Que voulez-vous faire d'un fou? LE ROI. — Obéis, et ne raisonne point. CLÉNARD, à part. — Le roi ne sait plus ce qu'il fait. DYONISE. — Que prétendez- vous faire d'Henri?
JOURNEE III, SCENE IV. 19i
LE Ror. — Le livrer à ceux qui, à cause de lui, me causent de telles alarmes.
DYONisE. — C'est une cruauté de plus.
LE ROI. — Cette île est dénuée d'armes et de défenses. Si le comte Raymond l'envahit, comme tu vois qu'il s'y prépare, s'il renverse nos villes, nos châteaux, s'il veut absolument s'emparer de nous, ne vaut-il pas mieux lui livrer Henri? Henri est fou, c'est un homme inutile, il est la cause de cette guerre; c'est lui que le comte réclame.
(Entre Clénard suivi d'Henri enchaîné.)
CLÉNARD. — Voici Henri.
LE ROI, à Clénard, — Qu'une escorte de cent hommes le conduise au fier Catalan; dis-lui qu'il venge sur ce cruel meurtrier le sang de sa fille dont je suis innocent. En l'immolant, il venge encore mon honneur.
HENRI. — Enfin mes vœux sont accomplis! Juste ciel, je bénis ta clémence : oui, je reprends aujourd'hui toute ma raison. L'annonce de ma mort m'en a rendu l'usage; la main de mon fils va me faire expier le meurtre de sa mère. Je proteste de nouveau devant Dieu, à la face du ciel et de la terre, des anges et des intelligences célestes, en présence de la terre et de la mer, que jamais je n'offensai l'honneur de l'infante; que je ne suis pas celui dont elle se plaint. La nuit de son malheur, le roi m'avait jeté en prison. Mais, je mérite la mort; je la mérite, parce que j'ai été le bourreau d'Isabelle.
LE ROI. — Emmenez-le sur-le-champ.
HENRI. — Barbare! l'heure de ton châtiment approche.
(Henri est emmené par Clénard.)
DYONISE. — Quel cœur ne serait ému par les malheurs de ce pauvre comte !
LE ROI. — Dyonise, je commence à craindre que lui aussi ne meure innocent. Ce serment de n'avoir pas été l'auteur de ta disgrâce, qu'il adresse au ciel et à la terre, a de quoi faire réfléchir.
DYONISE. — Oui, ceux qui ne connaîtraient pas sa première passion. S'il est vrai que le jour nous éclaire, il est coupable de mon déshonneur.
(Entrent Fabius et Octave.)
pAÈios. -^ Voîcî lé duc Octave.
LE ROI. — Cher duc!
OCTAVE. — Je baise les pieds de Votre Altesse.
LE ROI. — Si longtemps sans nous voir!
OCTAVE. — Les soins de mes États m'ont i*etentl. D'ailleurs le besoin de mes services ne se faisait pas sentir. Aujout»d'hul je mets à vos pieds ma fortune, mon honneur et ma vie.
LE ftoi. — Tu sais h quelle extrémité nous réduit Farrnée espagnole?
OCTAVE. — Le marquis m'a tout dit, l'injure et la vengeance qu'on poursuit. Il faut &e hâter de se mettre en mesure,
LE ROI. — Viens, tu sauras mes projets, s'il ne suffit pas de leur avoir livré Henri : c^est là, dit-on, l'objet que poursuit le comte de Barcelone.
FABIUS. — Sire, vous l'avez donc livré à l'Espagnol !
LE ROI. — Je viens de le lui livrer.
FABIUS. — Dans quel but cette cruauté?
LE ROI. — Il est la cause de tout, qu'il meure; en outre, il est fou; c'est un homme perdu.
FABIUS. — Et moi je donnerai ma vie pour le sauver.
OCTAVE, a part. — Ahf Dyonisel ta vue fait saigner mon ancienne blessure.
DYoNisE. — Vous allez bien, Octave?
OCTAVE. — A vous servir, princesse, et non moins dévoué qu'il y a six ans.
DYONISË. — Je vous ai dédaigné : le ciel connaît mon repentir.
OCTAVE. — Ma passion dure toujours,
(Hb sortent.)