SCÈNE V
Le rivage de k mer.
ISABELLE en habia d'homme,
isABÉttÊ. — Il voulait me forcer, le misérable t A quel homme le duc m'avait confiée! Le sommeil et le vih ont enchaîné sa brutalité. La nuit m'a pî'Otégée de son ombre;
j'ai profité des premières clartés du jour pour gagner cette plage, où, dit-on, une armée espagnole s'apprête à entrer en campagne. — Je me suis emparée de ses habits en lui laissant les miens; il est entre les mains de deux villageois qui vont rire de sa mésaventure.
(Entrent deux soldats esiNignols, Lncinde et Phénice, le fusil hant.)
LUGiNDE, à Isabelle. — Rends-toi, ou je t'envoie cette balle.
ISABELLE. — Relève ton arme, soldat; je ne suis point un homme de guerre, quoique je porte une épée.
PHÉNICE. — C'est assez que tu sois du pays, et que nous l'y ayons rencontré.
LuciNDE. — Oui, oui, c'est un espion.
ISABELLE. — Le ciel ne pouvait me faire une faveur plus grande, que de m'obliger à vous rendre cette épée et ma vie. [On lui lie les mains,) Je suis à vous; mais, dites-moi, de grâce, à qui appartient cette armée?
LUCINDE. — Au comte de Barcelone.
ISABELLE. — Quel comtc?
LUCINDE. — Don Raraon de Moncade.
ISABELLE. — 0 bonheur inouï!
PHÉNICE. — Voici le général; h genoux!
(Entre don Juan suivi du capitaine Carlos.)
DON JUAN. — Enfin la ville s'est rendue.
CARLOS. — Ta sommation a suffi.
ISABELLE, à part, — Ciel, que vois-je? N'est-ce pas là le jeune don Juan?... Mon fils! — En vain je voudrais ouvrir mes bras que retiennent ces liens; mais du moins mes larmes peuvent couler. Reçois ces larmes, jeune héros; elles sortent des entrailles qui t'ont porté si longtemps. Mais, il faut, hélas! dissimuler mon émotion et contenir ma joie.
PHENICE, à Isabelle, — Approche.
DON JUAN. — Qu'est-ce donc?
LUCINDE. — Général, voilà un espion de l'ennemi!
DON JUAN, à Isabelle. — D'où viens-tu?
ISABELLE. — Je venais ici... bien éloignée de songer au bonheur qui m'attendait... à mon bien le plus cher.
BON JUAN. — Que fait ton roi?
ISABELLE. — Je l'ignore; il n'a jamais été mon roi.
DON JUAN. — Gomment espère-t-il défendre ses États, depuis mon arrivée?
iSABELL?. — Seigneur, je n'en sais rien.
CARLOS. — Ordonnez, seigneur, qu'on lui donne la torture.
DON JUAN. — Qu'on apporte ici tous les appareils de tourment.
iSABEi^LE. — Ce n'est pas le premier que j'aurai souffert pour toi, noble général.
DON JUAN. — Pour moi?
ISABELLE. — Oui, j'ai éprouvé le plus grand de tous.
DON JUAN. — Explique-toi, et sois sûr de ma reconnaissance ^
ISABELLE. — Tu le sauras quand il en sera temps.
DON JUAN. — Otez-lui ses chaînes..
CARLOS. — Seigneur, qu'il expire dans les tortures.
DON JUAN. — Y songes-tu? Qu'on lui ôte ses chaînes. Il a tous les traits de ce que j'aime le plus au monde.
CARLOS. — Tous vos soldats sont-ils comme toi? La tenue doit être belle.
DON JUAN. — Le roi d'Irlande est probablement sans souci de notre présence. Il sait que le général est un enfant; et il a pris des soldats qui n'ont pas de barbe. — D'où es-tu?
ISABELLE. — Je suis Espagnol; ne le vois-tu pas?
DON juANi — De quel pays?
ISABELLE. — De Barcelone.
DON JUAN. — Il faut le bien traiter.
ISABELLE. — Général, je baise tes pieds : crois que je ne suis pas un espion, mais bien un serviteur de ton père Henri.
DON JUAN. — Tu as donc connu ma mère?
ISABELLE. — Oui, général.
DON JUAN. — Ahl chère mère!* — Où allais-tu, soldat?
ISABELLE. — En Espagne.
DON JUAN. — Rendez-lui son épée.
^. C'est 1:1 situation de l'Electre de Sophocle, mais moins vraisemblable.
JOURNÉE III, SCENE VI. i95
ISABELLE. — Cela est digne de ta générosité, don Juan.
DON JUAN. — Je te fais capitaine, et tu seras attaché à ma personne.
ISABELLE. — Je te fus attachée pendant neuf mois.
DON JUAN. — Eh bien! j'ai payé ma dette envers toi.
ISABELLE. — Si tu savais tout ce que tu me dois! ce serait trop long à dire.
DON JUAN. — Voyons.
ISABELLE. — J'ai pris soin à ton insu de ton enfance. Mais puisque j'ai trouvé l'occasion de te montrer mon ancien attachement en servant sous tes ordres, accorde*moi un instant de congé : j'ai un projet.
DON JUAN. — Je te l'accorde.
(liabelle se retire.)
CARLOS. — Il a très-bonne mine.
DON JUAN. Ses traits me rappellent ce que j'adore dans mon cœur.
CARLOS. — Que voulez-vous dire?
DON JUAN. — Si ma mère n'était pas morte, je jurerais que je viens de la voir sous les traits de cet Espagnol.
CARLOS* — Il est vrai qu'il y a de la ressemblance.