‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 111 sur 226 · CLÉNARD, SOLDATS · texte numérisé non relu

CLÉNARD, SOLDATS

LE dOMTB. — Je ne sais si je dois approuver le roi d'Irlande;

CLÉNARD. — Il t'envoie Henri, grand seigneur, et demande humblement que sa mort apaise la fureur de tes soldats.

(n sort.)

LE COMTE. — Peu s'en est fallu qu'à la vue du traître ma main irritée... Don Juanl

DON JUAN. — Mon aïeul et seigneur, que signifie?...

LE COMTE. — Tu vois uu misérable; le bourreau de ce qui fut ma gloire : un lâche qui , pour régner, a tué la meilleure^ la plus vertueuse des épouses; un malheureux

qui, après t' avoir donné la vie, aurait consenti à te l'ôter. . . C'est le meurtrier de ta noble et sainte mère.

DON JUAN. — Mon père, avez-vous pu concevoir une telle cruauté?

HENRI. — Mon fils, un autre m*a contraint.

DON JUAN. — Qui peut soumettre à la contrainte la libre volonté ?

LE COMTE. — Admire ce langage.

HENRI. — Je suis né de la femme, mon fils, et, comme tel, j'ai pu faillira

DON JUAN. — Père, vous avez tué ma mère pour épouser l'infante. Gomment vous faire pardonner la mort d'une épouse aussi vertueuse, d'une sainte comme ma mère? Vous l'avez livrée à la mer, croyant vous laver de ce crime dans ses vastes eaux : ce n'est que dans le sang que se lavent de tels outrages. Mais, s'il faut que du sang soit versé, ce ne sera pas, ô mon aïeul, celui duquel je tiens la vie. (// se jette à genoux.) J'en appelle à deux genoux au tribunal de votre clémence. J'en appelle, seigneur, au nom du comte. J'ai déjà perdu ma mère; s'il faut aussi perdre mon père, j'en mourrai de douleur.

HENRI. — Mon fils, cesse d'intercéder pour moi. Tu ne fais que redoubler mon supplice.

LE COMTE. — Tu m'as offensé; lu as provoqué ma puissance... Mais, dans l'état où je te vois, comment puis-je vouloir te punir, ayant ton fils devant mes yeux! Pour calmer sa colère, il faut, dit-on, se regarder au miroir : mon petit-fils est le cristal dans lequel se reproduit mon image. Tu en es le cadre; en brisant le cadre, je craindrais de nuire au miroir. — Cela dit, je m'éloigne.

(Sort le comte de Barcelone, accompagné de Clénard et des soldats.)

HENRI. — Seigneur, où courez-vous? Je vous ai offensé, levez sur moi la droite de votre colère, tuez-moi, je Tai mérité, moi qui ai fait périr la mère d'un enfant qui déploie un si grand cœur. —Viens dans mes bras, mon fils.

4 Cette parole simple et profonde (Lope est toujours simple quand il est vrai) relève le caractère d'Henri et ramène le drame au niveau qu il n'aurait pas dû quitter, ce qui était difficile , car le pathétique est évidemment épuisé à la fin de la seconde journée.

JOURNEE III, SCENE VI. i91

DON JUAN. — Arrête... mon aïeul est absent, je le représente, et ne suis plus que ton ennemi.

HENRI. — Eh bien ! je me livre à tes coups. Perce-moi le cœur, — la mort sera moins cruelle pour moi que tes paroles.

(Entre Carlos.)

CARLOS. — Voici TEspagnol.

DON JUAN. — Lequel?

CARLOS. — Celui que vous avez fait capitaine.

(Entre Isabelle.)

ISABELLE. — Don Juau, les ennemis ont résolu de venir implorer ta clémence. Ils ne demandent qu'à se soumettre et à t'honorer.

DON JUAN. — Carlos!

CARLOS. — Seigneur !

DON JUAN. — Écoute... ne mécontentons pas mon aïeul. — Quoique mon cœur se brise, conduisez mon père en prison, et pour mieux le punir, qu'il soit conduit par cet Espagnol qui ressemble à ma mère : cette vue lui fera mieux sentir combien il fut insensé.

(Il sort.)

CARLOS. — J'obéirai, seigneur. {A Isabelle,] Soldat, quel est ton nom?

ISABELLE. — Je m'appelle Thomas. Je pris ce nom en voyant un homme renier son sang el sa foi.

CARLOS. — Garde ce prisonnier que le général te confie. Le général compte sur toi.

ISABELLE. — Où sera-t-il mieux gardé?

CARLOS. — Sur un bâtiment, au bord de la mer.

ISABELLE. — Soyez tranquille; je vais le conduire.

CARLOS. — Adieu.

HENRI. — Et moi, que ne vais-je à la mort? — Soldat, délivre-moi de la vie, elle m'est odieuse.

ISABELLE. — Qui CS-tU?

HENRI. — Ne le vois-tu pas? Un homme dont le vaisseau s'est brisé à l'écueil de la fortune, et qui, du plus haut de sa roue, est tombé à tes pieds. Un homme à qui la vie est un tourment, un long supplice, et qui ne trouve pas môme une main secourable pour l'en délivrer. La victime

innocente d'une faute illustre, punie en même temps pour un crime sans excuse. — Mais toi, soldat espagnol, chargé de veiller sur moi, qui es-tu? Serais-tu, par hasard, l'ombre de mon Isabelle ! Où as-tu pris ces traits qui m'épouvantent? Dans cette tragédie dont mes malheurs font le sujet, et dont ma mort fera le dénoûment, si tu n'es qu'une ombre, comment viens-tu avant le dernier acte? Es-tu le fils aîné du comte de Barcelone? Es-tu mon beau-frère? Parle, ton silence me fait trembler; tes regards sont bien sévères.

ISABELLE. — Henri, celui qui de sang-froid a pu tuer un innocent, a toujours devant les yeux l'image de sa victime. Tu crois retrouver en moi les traits de ta femme, parce que ton crime se représente à ton imagination dans tout ce que tu vois. Mais, puisque nous sommes ici, ne saurai-je pas pourquoi tu donnas la mort h ton épouse? Avais-tu quelque faiblesse à lui reprocher? — T'avait-elle jamais offensé.

HENRI. — Isabelle était une sainte; il fallut iin roi pour contraindre ma volonté. Mais j'expiai ma faute en refusant d'épouser l'infante. J'en perdis la raison. Impatient de mourir, je n'ai fait que pleurer et feindre, pour ne pas céder aux instances du roi, qui, voyant en moi un homme inutile, me livre maintenant à la colère du comte Raymond.

ISABELLE. — Quoi! tu u'as pas épousé l'infante?

HENRI. -^ Non.

ISABELLE. — Tu as bicH fait : je sais qu'un autre avait déshonoré sa couche.

HENRI. — Qui donc?

ISABELLE. — Le duc Octave.

HENRI. — C'est donc pour lui que j'ai payé. — Sait-on cela à la cour?

ISABELLE. — Pas cncorc; mais je veux te tirer du péril où tu es. Je veux briser tes fers et dérober ta tête à i'épée irritée du comte de Barcelone. Va-t-en, malheureux Henri, va où ta destinée voudra te conduire.

HENRI. — Soldat généreux, laisse-moi mes chaînes : je suis sensible à ta compassion. Je ne demande qu'à mourir, et chacun veut me sauver la vie.

JOURNÉE m, SCÈNE VII. 199

ISABELLE. ^ Comte, sauve-toi. ^

HENRI. — Non, tu parles en vain.

ISABELLE. — Ne vaut-il pas mieux que tu sois libre? Tu négocieras avec avantage.

HENRI. — On ne tient plus à Texislence quand on est accablé sous le poids du malheur. Hélas! tu daignes avoir pitié de moi. Tu en ressembles davantage à mon Isabelle, qui mille fois me donna la vie, et je n'en i*essens que plus de confusion.

ISABELLE. — Tu ne veux pas ^éloigner?

HENRI. — Impossible.

ISABELLE. — Mais quc deviendras-tu?

HENRI. — Je mourrai.

ISABELLE. — Pourquoi?

HENRI. — Pour expier mon crime.

ISABELLE. — Tu Tcxpics, malhcureux!

HENRI. — Mon crime est inexpiable.

ISABELLE. — N'en désespère pas.

HENRI. — Je n'ai aucun espoir.

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