‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 112 sur 226 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Entrent LE COMTE DE BARCELONE, DON JUAN, LE ROI D'IRLANDE, DYONISE, CÉLINDE, CLÉNARD, OCTAVE, FABIUS.

LE ROI, au comte de Barcelone. — Si, après t' avoir livré le comte, tu exiges encore plus, toi-môme dicte des conditions compatibles avec mon honneur.

LE COMTE. — Ce sont des événements extraordinaires, dont le temps seul peut révéler les causes cachées. (A Isabelle,) Qu'as-tu fait du prisonnier?

ISABELLE. — Le voici.

LE COMTE. — Je suis content que tu vives encore, si toutefois tu mérites de vivre, pour m'expliquer enfin ce mystère : avoir déshonoré l'infante, l'abandonner ensuite, et venir m'abuser en Espagne, pour obtenir de moi cette fille bien-aimée dont tu m'as privé! Ne valait-il pas mieux, misérable, te marier avec Dyonise, et répondre à son amour,

que de nous ravir à elle son honneur, à moi l'objet de toute ma tendresse?

ISABELLE. — Seigneur, vous serez étonné que je vienne ici disculper un homme qui se présente devant vous chargé de si graves accusations. Mais vous allez connaître les motifs impérieux qui m'y obligent.

D'abord, si quelqu'un ose soutenir que le comte a abusé de l'infante, je le déments à haute voix et je l'appelle au combat. Dyonise a été trompée. Elle aimait Henri, qui la payait de retour, et ils concertèrent de se voir une nuit dans l'appartement de l'infante. Henri ne put s'y rendre : le roi le fit jeter en prison cette nuit même. Moi qui étais son rival, quoique ici personne ne me connaisse, je pénétrai dans l'appartement, en déguisant mes manières, et surtout mon nom. Enfin, moins sobre d'actions que de paroles, je lui laissai en partant un anneau pour souvenir de tant de faveurs. Mes nobles armes, cinq fleurs de lis et trois lions rampants sont gravés sur la pierre de cet anneau. J'en reçus d'elle un autre en échange : le voici. Que l'infante dise s'il lui appartient, ou non.

LE ROI. — Eh bien, ma fille?

DYONISE. — Demande le nom de cet homme, il a dit la vérité. — Es-tu noble ou plébéien?

OCTAVE. — Un mot, soldat...

ISABELLE. — Duc,, pourquoi ce trouble? Tu sais bien que j'ai dit la vérité.

LE ROI. — Qu'est ceci, traîtres infâmes? — Toi, tu l'as déshonorée, et toi, misérable (A Octave.) tu savais le moment, le lieu? Par le ciel, que dois-je faire?...

OCTAVE. — Du calme, sire, contenez-vous. — Soldat, qui gardes si mal ta foi, quoique noble, si tu ne te rétractes k l'instant, je déclare ton nom.

ISABELLE. — Je répondrai, Octave, pour assurer la vengeance du roi, que c'est toi qui as trompé sa fille, et qui t'introduisis chez elle par le balcon... Je l'affirme, ce n'est pas moi, c'est toi. Sire, Técusson de ses armes est connu en Espagne.

OCTAVE. — Oui, je le reconnais, et je vous offre ma tête, sire. Mais, auparavant, je veux faire connaître ce soldat.

LE ROI. — Si ma fille y souscrit, tu peux réparer mon honneur en Fépousant. Je donnerais pourcela mon royaume, non pas à un duc, mais à un simple et pauvre gentilhomme.

OCTAVE. — Sire, lorsque je vous engageai à mettre Henri en prison, ce fut pour m'inlroduire auprès de Tinfante cette nuit-là! Tel fut aussi le motif de ma fuite de la cour, de cet exil volontaire qui a duré six années. Je reconnais ces armes, cet anneau. Sire, prenez ma vie, ou daignez m* accorder mon pardon.

LE ROI. — Qu'en dis-tu, Dyonise?

DYONisE. — Je disque je fus trompée; et, quoique le duc méritât la mort pour cette perfidie, je suis toute prête à l'épouser. Il vaut mieux encore qu'il me rende l'honneur, que de rester, vous et moi, sans honneur et sans héritiers.

LE ROI. — Donne-lui la main.

OCTAVE. — Et moi, je donne mon âme à celle qui veut bien m'honorer de son choix.

DON JUAN. — Duc, voilà votre affaire terminée.

OCTAVE. — Qu'ordonnez- vous, général?

DON JUAN. — Écoute : c'est donc à cause de toi que le comte fit mourir ma mère ! Je te défie au combat. Choisis le champ et les armes.

OCTAVE. — Tu es bien jeune. Espagnol; mais si quelqu'un des tiens se présente à ta place, je suis prêt.

LE COMTE. — Regarde mes cheveux blancs; c'est moi.

OCTAVE. Illustre comte, ces cheveuxblancs commandent le respect.

DON JUAN» — Mon aïeul, on vous refuse par respect pour votre âge, et moi parce que je suis trop jeune encore... Maudite soit la barbe qui blanchit trop tôt ou vient trop tard.

HENRI. — C'est moi qui vous supplie de m' accorder le champ contre le duc. Sire, l'oftense que j'en ai reçue m'en donne le droit; c'est sa faute qui a causé par mes mains la mort de mon épouse. En voilà plus qu'il n'en faut pour se battre jusqu'à la mort.

OCTAVE. — Tu es prisonnier, fais-toi remplacer.

ISABELLE. — Mon tour est venu, c'est à moi à présent.

OCTAVE. — Toi, oui, toi qui trahis les secrets qu'on te confie; j'accepte le combat partout où tu voudras.

ISABELLE. — Ici même.

OCTAVE. — Je le veux bien : prépare-toi. Mais d'abord explique tes motifs.

ISABELLE. — Mes motifs? Tu as trompé le comte Henri.

OCTAVE. — J'ai déjà répondu à cela. Je suis le mari de l'infante.

ISABELLE. — Il y en a d'autres.

OCTAVE. — Parle.

uENRi. — Tu es la cause de la mort d'Isabelle.

OCTAVE. — Et si je la rendais à la vie?...

HENRI. — A la vie?

OCTAVE. — Cela t' étonne?

ISABELLE. — Henri sera mis en liberté, et tout le monde sera content.

OCTAVE. — Le serez-vous, comte de Barcelone?

LE COMTE. — Je couronnerai mes vaisseaux de laurier, et je reprendrai le chemin de l'Espagne.

OCTAVE. — Eh bien! Soyons tous heureux. Comte, faites lever l'ancre; celle que vous voyez est votre fille elle-même.

LE COMTE. — Quelle fille?

OCTAVE. — Celle qui est ici présente, seigneur. Fabius la mit à la mer; elle, s'atlachant aux bords de la barque déjà submergée, fut poussée par le flot jusqu'à l'embouchure d'une rivière, où j'étais occupé à pêcher. Je la vis et je la sauvai.

LE COMTE. — Ma fille!

ISABELLE. — Seigneur!

DON JUAN. — Ma mère î

ISABELLE. — Mon amour!

HENRI. — Chère épouse !

ISABELLE. — Mon Henri!

FABIUS. — Ah! vivez tous trois des milliers d'années; c'est le vœu le plus cher de Fabius.

HENRI. — Cher Fabius, mes bras te retrouvent!

LE ROI. — Mais, quel est ce bruit au dehors?

CLÉNARD. — Ce sont, je crois, des soldats qui amènent une femme prise dans les montagnes voisines.

LE COMTE. — La guerre est finie. Qu'on lui rende la liberté.

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