‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 114 sur 226 · SUB · texte numérisé non relu

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LE CAVALIER D'OLMEDO

On peindra les passions avec plus de profondeur, on ne les peindra Jamais plus vivantes que dans ce drame ; on ne mettra jamais dans la tragédie un pathétique plus douloureux ; la jeunesse et la beauté, rhéroïsme et la tendresse, ne recevront jamais des couleurs plus idéales. Est-ce un roman, est-ce un drame, est-ce une page détachée de quelque épopée ? Il y a de tout cela à la fois dans le Cavalier d'Olmedo, car ce tableau a quelquefois la largeur de Tépopée, il a tout Tintérét du roman, il a le mouvement et les émotions du drame ; — par-dessus tout cela, un incomparable effet de poésie.

Qui donc a refusé à Lope le talent de peindre Fidéal, pour en faire un trait particulier du génie de Calderon ? Conçoit-on une figure plus idéale que celle d'Alonso de Manrique? Calderon ne reproduit nulle part avec plus de bonheur les traits de caractère particulièrement chers à la nation espagnole : enthousiasme et générosité, bravoure et tendresse, honneur sans tache, culte mystique de la beauté. La beauté ! qui jamais a réussi à la foire concevoir plus séduisante que dans ce récit qui ouvre le drame? On suit avec Alonso les traces de cette charmante Inès, dans la foule de Médina; on assiste,* ému et charmé, à ce jeu muet du regard « qui en se taisant encourage, » h ce sourire échangé entre les deux sœurs, qui ont deviné le jeune cavalier. — Et la scène épique et chevaleresque de ce combat de taureaux que le poète, avec quelques traits, réussit à nous faire deviner tout entière : ee tableau d'Inès souriant toute confuse à son amant vainqueur et acclamé, les louanges du roi, l'enthousiasme da la foule!

Quel langage parle ici le sentiment ! La langue espagnole, héritière en cela de celle des troubadours, excelle à rendre ces délicatesses de cœur, infinies, inépuisables, qui divinisent en quelque sorte la femme, mais qui gênent bien souvent le traducteur.

Un seul mot suffira à donner la vraie mesure de la valeur de cet ouvrage : c'est qu'il n'est pas loin d'égaler le Romeo et Juliette de Shakspeare. Le fait serait dès longtemps établi, je crois, si le Cavalier d^Olmedo, aujourd'hui traduit pour la première fois, était plus connu. Le poëte espagnol a écarté les images funèbres que prodigue la mélancolie du génie anglais ; son drame est moins brutal que celui de Shakspeare, et le rôle de Fabia, la vilotière, est moins choquant que celui de la nourrice. Le caractère d'Alonso est plus mâle que celui de Romeo et mieux dessiné. Un seul regard décide de la destinée d'Inès comme de celle de Juliette : c'est la même passion invincible et fatale, — plus pudique chez Inès. Le même danger plane inceàsamment sur les deux amants ; et la route d'Olmedo à Médina n'est pas moins connue d'Alonso de Manrique que celle de Mantoue à Vérone ne l'est de Romeo. Enfin, l'immortelle scène de la séparation des deux amants italiens, « au chant matinal de l'alouette, avant- cou rrière du jour, » est reproduite ici avec des nuances particulières aux mœurs espagnoles.

Gomme scène du moyen âge, je n'hésite pas à placer le Cavalier d'Olmedo au-dessus du tableau pourtant si vanté de 'Romeo et Juliette. M. Yillemain, après une belle citation, termine ainsi l'examen de la chronique d'Ayala: « Celte absolution du pape gardée en portefeuille, « ce meurtre dans un palais, ce combat de taureaux : en une page, (( vous avez toute l'Espagne, sa politique, sa religion, ses crimes et ses « fêtes. » A plus forte raison l'illustre critique aurait- il porté ce jugement du Cavalier d'Olmedo, Les usages romanesques, les détails pittoresques de- la vie espagnole du seizième siècle, Lope les a prodigués sans effort dans co drame. Ici, les lances, les chevaux, la soie et le velours, les housses et caparaçons brillants, les adargas décorées d'emblèmes et devises, tout ce que la langue castillane exprime par ces mots intraduisibles : galas,* bizarria, genlileza, — quelque chose de guerrier et de galant, d'élégant, de gracieux, d'amoureux ; ailleurs, les rendez-vous nocturnes à la grille des fenêtres, les doux aveux interrompus par l'arrivée d'un père, d'un rival jaloux, et alors les longues épées à poignées historiées qui brillent et se heurtent ; — le cloître dans le lointain.

Il est vrai que Lope rencontrait un modèle dans la fable qu'il avait

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