‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 117 sur 226 · TELLO, FABIA, DON ALONSO · texte numérisé non relu

TELLO, FABIA, DON ALONSO

FABiA, sam voir don Alonso, — Un étranger me réclame, dis-tu?

TELLO. — Il te réclame.

FABIA. — Quelque gibier, sans doute, à me faire lever.

TELLO. — Non.

FABIA. — Souflfre-t-il de quelque chose?

TELLO. — Oui.

FABIA. — Quelle est sa maladie?

TELLO. — L'amour.

FABIA. — L*amour? — De qui?

TELLO. — Le voici : il te dira mieux que moi ce qu'il souhaite.

FABIA, à don Alonso, — Dieu garde un si noble seigneur.

DON ALONSO. — Est-ce là la mère \ Tello?

TELLO. — C'est elle-même.

DON ALONSO. — 0 Fabia I ô modèle achevé de tout ce que la nature a mis de génie dans un mortel, ô des docteurs la merveille, Hippocrate descendu des cieux pour les malades d'amour, donne-moi à baiser cette main, qui est l'honneur du voile, la gloire du froc.

FABIA. — Vainement, par ces marques de respect, tu chercherais à déguiser l'histoire récente de ton amour : je devine déjà ton mal à la prodigalité de tes caresses.

DON ALONSO. — Ma volonté est l'esclave de ton désir.

FABtAi — Le pouls des amants bat sur leur visage. Tu es sous l'influence d'un regard. Qu'est-ce que tu as vu?

DON ALONSO. — Un ange.

h. Ce nom s'explique naturellement par Tâge de Fabia, mais aussi parce qu^elle porte l'habit religieux, sans appartenir à aucun ordre. Cet usaico est commun en Espagne, ordinaireincnt à la suite de quelque vœu.

FABiA. — Et ensuite?

DON ALONSO. — Deux choses impossibles, qui suffisent, Fabia, à me dérober à moi-même : être aimé d'elle, et cesser de l'aimer.

FABIA. — Je te vis hier à la foire, suivant, tout éperdu, les pas d'une jeune fille qui, sous des habits de bergère, déguisait sa haute qualité, non pas sa beauté merveilleuse, car à mes yeux, dona Inès est la fleur des beautés de Médina.

DON ALONso. — Tu as deviné. Cette jeune fillp est la flamme qui me dévore et me brûle.

FABIA. — Tu vises haut.

DON ALONso. — Je ne veux que son honneur.

FABIA. — J'aime à le croire.

DON ALONSO. — Écoulc : ainsi Dieu te garde-

A la foire ^ de Médina parut le soir dona Inès, si belle que l'on se crut au point du jour. Elle avait les cheveux relevés par un ruban; mais ce ruban était caché, car si le piège eût été visible, les âmes ne s'y seraient pas prises. Généreuse, ses yeux faisaient grâce de la vie, et pourtant, ceux qu'elle épargne s'estimeraient heureux de la perdre pour elle. Inès ne portail d'autres perles que ses dents, d'autre corail que sur ses joues. Plus délicat que celui de l'amandier en fleurs était le parfum qui s'exhalait d'elle. Invisible auprès d'elle, l'Amour riait des cœurs simples qui venaient mordre à l'hameçon. Les uns lui offraient un bracelet, les autres des pendants d'oreille, celui-ci un collier de fines perles; mais qu'importent les perles à la blancheur du cou d'Inès? Moi, faisant parler mon cœur par mes yeux, j'offrais une âme à chacun de ses cheveux, une vie à chacun de ses pas. Elle me regardait aussi sans parler; mais son regard semblait me dire : « Ne partez pas pour Olmedo, don Alonso : demeurez ce soir à Médina. » — Ce matin, elle est allée à la messe, non plus en habit emprunté de bergère, mais avec la parure conforme

1 . Ce terme gâte le récit, car il entraîne Tidée de quelque chose d'exclusivement mercantile et prosaïque, qui est lt)in d'être dans l'espagnol feria. On peut traduire un mot, mais comment traduire des usages? Voir la fin de la notice.

214 LE CAVALIER D'OLMEDO.

à son rang. L'ivoire de l*unicorne a, dil-on, le pouvoir de sanctifier les eaux : tel fut pour moi l'effet d'un doigt de cristal mis dans le bénitier. J'arrivais ayant au cœur le poison brûlant que m'avaient distillé ses yeux : il s'apaise en prenant l'eau sainte. Elle se tourne vers sa sœur; toutes deux échangent un sourire; mon amour opiniâtre s'attache à leur beauté. Elles entrent dans une chapelle; je les suis : j'y entre avec elles. Je rêvais hyménée; rêve d'amant. Je crus entendre une sentence de mort : Tu mourras demain, me disait l'Amour : je tressaillis. Mes gants, puis mon rosaire, s'échappent de mes mains; cependant les yeux d'Inès continuaient leur jeu muet. Elle parut me comprendre : elle devinait, ce me semble, et mon amour et ma qualité. Qui ne songe point n'a pas de regard, et regarder sans pensée serait une imperfection indigne de cet ange. Dans cette illusion, je persuadai à mon amour d'écrire le billet que voici : si tu es assez heureuse, assez osée pour le remetlreà son adresse,je te donne un esclave^ plus une chaîne des plus riches, qui fera envie à plus d'une épousée.

FABiA. — Est-ce tout?

DON ALONso. — Oui : qu'en dis-tu ?

FABIA. — Que tu t'exposes à de grands périls.

DON ALONSO. — Pas d'obscrvatious, Fabia ; à moins que tu ne te proposes, en habile médecin, d'envenimer la blessure.

FABIA. — J'emploierai toute mon adresse à remettre le billet en ses mains, sans intérêt, dût-il m'en coûter la vie. Tu ne diras pas, Tello, que je ne montre d'audace qu'en perspective de ces hautes récompenses. Voyons le billet... (A part). C'est à quoi il faut songer d'abord.

DON ALONSO. — Comment pourrai-je te payer la vie, l'âme que j'attends, Fabia, de ces saintes mains?

TELLO. — Saintes, dis-tu?

DON ALONSO. — Pourquoi non, si elles vont opérer des miracles?

TELLO. — Miracles de Lucifer.

4 . VÉtoiU de Séville nous a familiarisés avec Texistence prolongée de l'esclavage en Espagne»

FABiÂ. — Je veux mettre en œuvre pour toi toutes les ressources humaines; car, Toflfre de cette chaîne n'est pas ce qui me louche. J'ai plus de confiance en moi.

TELLO, ironiquement, — Que vois-tu dans le grimoire?

DON ÂLONso. — Viens, Fabia; suis-moi, honorable mère, pour que tu saches où je suis logé.

FABIA. — Tello...

TELLO. — Fabia...

FABIA, bas et à part. — Pas de mots entre nous... Je connais une certaine brune, d'une tournure et d'un visage...

TELLO. — Je me contenterais de toi, si tu voulais me donner la chaîne.

(IIb sortent.)

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