FABIA, DONA INÈS, DONA LEONOR
FABIA, à part. — Comme si j'avais eu un instant de doute sur l'appel.... (Haut.) — Que Dieu conserve longtemps tant de grâce et d'élégance, tant de noblesse et tant de beauté ! Quand je vous vois, chaque jour, passer d'un air si galant avec ces belles parures, je vous envoie mille bénédictions, et ma mémoire me rappelle cette illustre dame, véritable miroir d'honneur, dont les perfections faisaient la merveille de Médina. Quelle générosité compatissante, digne d'un éternel souvenir! Ahî combien de pauvres la pleurent! A qui n'a-t-elle pas fait toute sorte de biens?...
DONA INÈS. — Dis-nous, mère/ce qui t'amène.
FABIA. — Que d'infortunées ont perdu leur appui à sa mort prématurée! mes voisines la pleurent encore. Ah! son souvenir n'est pas effacé? Et moi? que de bienfaits n'en ai -je pas reçus? Hélas! la mort l'a enlevée jeune encore; c'est h peine si elle avait cinquante ans.
i . Inès a compris sur-le-champ que Fabia peut être chargée de quelque message. C'est un des traits les plus caractéristiques et les plus charmants de cette scène, visiblement imitée par Beaumarchais dans le Barbier de Séville^ acte II, se. i.
JOURNÉE I, SCENE IV. 2l7
DONA INÈS. — Console-toi, mère; ne pleure pas.
FABiA. — Gomment me consoler, quand je vois la mort enlever les meilleures, et qu'elle m'épargne, moi? — Votre • père (que Dieu le garde) est-il à la maison?
DONA LEONOR. — Il est parti ce soir pour la campagne.
FABIA, à part, — Il rentrera tard. — Si j'osais ici dire ce que je pense, vous êtes jeunes, mes belles, et je suis vieille... Plus d'une fois, je reçus les confidences de don Pedro. Ah î il était de complexion amoureuse, et pour peu que vous teniez de lui, je m'étonne que chez vous le cœur ne parle pas un peu haut. Chères petites, ne faites-vous jamais quelque oraison en vue du mariage?
DONA' INÈS. — Non, Fabia : il sera toujours temps d'y songer.
FABIA. — Père qui se néglige en ce point se fait grand tort à lui-même. Le fruit mûr, mes enfants, est chose précieuse; il ne faut pas le laisser rider par le temps, qui est si rapide. Je ne sais que deux choses qui gagnent à vieillir.
DONA LEONOR. — Savoir...
FABIA. — Le vin et un amant. — Vous me voyez? Eh bien , je vohs déclare qu'il fut un temps où ma beauté, mon élégance, captivaient plus d'un galant. Qui ne vantait mon éclat? Heureux celui que je daignais regarder. Aussi, quelle soie formait ma traîne I Quel luxe! quelle table! J'étais louée, admirée de tous; et, quand il m'en prenait fantaisie, dieux ! quelles fêtes me donnait la jeunesse des écoles! Il s'est enfui ce beau printemps, tout le monde m'abandonne; car, s'il est vrai que le temps passe, avec lui passe la beauté.
DONA INÈS. — Dis-moi un peu, qu'est-ce que tu apportes là?
FABIA. — Des bagatelles, que je vends, pour éviter de mal faire.
DONA LEONOR. — Contiuue, mère, et Dieu l'aidera.
FABIA. — Voici mon livre de messe, et ici mon rosaire; ce dernier, quand je suis pressée, sans quoi...
DONA INÈS. — Viens ici un peu. Qu'est-ce que cela?
FABLi. — De la poudre de camphre avec du sublimé.
218 LE CAVALIER D'OLMEDO.
Voici des recettes précieuses concernant notre infirmité mensuelle.
DONA LEONOR. — Et ccci, qu'cst-ce que c'est?
FABiA. — Ne t'en occupe pas, quelque envie que tu aies de le connaître.
PONA INÈS. — Qu'y a-t-il là dedans?
FABIA. — De la poudre dentifrice, du savon pour les mains, des pastilles, toutes sortes de choses utiles et curieuses.
DONA INÈS. — Et ceci?
FABIA. — Quelques prières. Ah! les âmes du purgatoire me sont bien redevables !
DONA INÈS. — Ah! un papier...
FABIA. — Tu l'as remarqué, comme s'il était à ton adresse. Ouvre-le, mais sans le lire, petite folle, petite curieuse.
DONA INÈS. — Je t'en prie, mère...
FABIA. — Il y a par la ville un galant bachelier qui aime de tout son cœur une noble demoiselle. Il m'a promis une belle chaîne, si je me hasardais à lui parler de son honneur et de sa bonne renommée. Mais, bien qu'il n'ait d'autre but que le mariage, je n'ose. — Venez ii mon aide, noble et charmante Inès, car j'ai une idée. Répondez à ce billet, et je lui dirai qu'il m'a été remis par sa dame ^
DONA INÈS. — Bien trouvé; Fabia. — Si par le moyen de cette écriture tu parviens à attraper la chaîne, je veux bien le faire ce plaisir.
FABIA. — Puissent les cieux ajouter un siècle aux jours de la vie! — Lis le billet.
DONA INÈS. — Non, dans mon appartement. Je vais t' apporter la réponse.
(Elle sort.)
DONA LEONOR. — La bonuc invention!
FABIA, à part. — A l'œuvre maintenant, feu accidentel, hôte redoutable du centre de la terre! Pénètre et embrase le cœur de cette jeune fille.
4. Quel tour charmant! Beaumarchais s'en est souvenu : FiGÀ&o. Vous le voulez absolument, Madame ? Eh bien ! cette personne est... la pupille de votre tuteur.
(Le Barbier de Séville, acte II, sc.i.)