SCÈNE V DON RODRIGUE, DON FERNAND, DONA LEONOR, FABIA
DON RODRIGUE. — Jusqu'à ce que je sois marié avec elle, il me faudra passer par ces inconvénients.
DON FERNAND. — Qui aime bien a beaucoup à souffrir.
FABIA, à part. — Maudits imbéciles î... qui peut vous amener ici^?
DON RODRIGUE. — Oui, ct au Hcu de ma beauté, ce vieux masque.
FABIA, comme répondant à doua Leonor, — Ce serait m'obliger beaucoup : je suis dans la nécessité.
DONA LEONOR. — Je VOUS ferai payer par ma sœur.
DON FERNAND. — Madame, les objets que peut apporter ici cette vénérable vieille sont des bagatelles, sans doute, et je voudrais pouvoir vous offrir les plus riches joyaux; toutefois, si vous avez déjà choisi, ou qu'il vous plaise de choisir ici quelque chose, ordonnez, je suis à votre service.
DONA LEONOR. — Nous u'avous cu ricu à choisir. Cette bonne femme n'est autre que la blanchisseuse de la maison.
DON RODRIGUE. — Gommcut va don Pedro?
DONA LB0NOR. — Il cst aux champs, et tarde un peu à rentrer.
DON RODRIGUE. — Madame dona Inès...
DONA LEONOR. — Elle était là à l'instant... et s'occupe, je pense, à répondre à cette bonne femme qui attend.
DON RODRIGUE. — Si elle m'a vu de la fenêtre, nul doute que je ne l'aie mise en fuite. Elle abhorre à ce point l'homme du monde qui serait le plus ambitieux de lui plaire.
DONA LEONOR. — La voici.
DONA LEONOR, à Sa sŒur. — Dépêchc-toi : Fabia attend le compte du linge.
(Rentre dofta Inès, un papier à la main.)
DONA INÈS. — Le voici, ma sœur. {A Fabia.) Tenez; vous le ferez emporter par ce garçon.
4. Les mœurs espagnoles expliquent cette visite de Fernand et de Rodrigue, même en l'absence de don Pedro. Une certaine liberté est accordée aux jeunes fiUes.
220 LE CAVALIER D*OLMEDO.
FABiA. — Heureuse, donalnès, Teau qui purifiera la fine toile qui a couvert tant de trésors. ( Elle ouvre le papier, et feint une enumération d^ objets^, ) Voilà qui est bien : tout sera rendu propre, comme la prunelle de mes yeux.
DON RODRIGUE, -r- Ma bonue, voulez- vous me gratifier de ce papier? Fiez-vous à moi pour la récompense. Je voudrais avoir en ma possession une écriture quelconque de ces mains ingrates.
FABIA. — Je ferais vraiment une belle affaire en vous remettant ce papier... Adieu, mes charmantes.
(EUe sort.)
DON RODRIGUE. * — Ce mémoire devait rester ici : pourquoi l'avoir emporté ?
DONA LEONOR. — Alicz le chercher, et rapportez-le, pour voir si rien n'y manque.
DONA INÈS. — Voilà mon père arrivé. Vos Seigneuries doivent se retirer ou passer chez lui. Il n'aime pas ces conversations, bien qu'il n'en dise rien.
DON RODRIGUE. — Pour supportcr le dédain qui me traite de la sorte, je demande un remède à l'amour et à la mort : à l'amour, pour qu'il adoucisse sa rigueur, au point de m' accorder quelque faveur; à la mort, pour qu'elle achève ma vie : mais la mort ne sait pas, l'amour ne consent pas. Entre la vie et la mort, je ne sais quel milieu tenir; car l'amour ne veut pas souffrir que je réussisse à te plaire, t3t, ne pouvant m'erapècher de t'aimer, il veut que je te demande d'être mon bourreau. Tue, ingrate, celui qui t'adore. Vous serez ma mort, senora, puisque vous ne consentez pas à être ma vie.
(Sortent don Rodrigue et don Fernand.)
DONA INÈS. — La belle collection de sottises ^ ! DONA LEONOR. — Tu u'as guère été plus sage. DONA INÈS. — Tu veux parler du billet. Qui vit jamais réunis amour et prudence ?
/ 1 . Le texte la donne : « Six chemises, huit paires de bas, etc. » Ce
; drame est naïf, comme la race et comme l'époque.
2. Lope n'était donc pas dupe du phébus alambiqué de son temps , auquel il sacrifie en s'en moquant. Telle était la' tyrannie exercée sur le goût public par les conceptistes et les cultisles^ que les talents les plus naturels se croyaient obligés d'y céder.
JOURNÉE I, SCENE VI. i%i
DONA LEONOR, — Est-ce que Taitiour t'obligeait d'toire sans savoir à qui?
DONA INÈS. — Je soupçonne que c'est une ruse imaginée ' par le cavalier étranger pour mettre h l'épreuve mes sentiments.
DONA LEONOR. — J'ai cu la même idée.
DONA INÈS. — S'il en est ainsi, ce n'est pas d'un sot. Écoute un peu ces vers.
(EUe lit un sonnet de don Alonso'.)
DONA LEONOR. — Ce bcau diseur, Inès, veut de toi pour danser.
DONA INÈS. — Il commence par le pied, avant de demander la main.
DONA LEONOR. — Qu'as-tu répoudu ?
DONA INÈS. — Qu'il vînt ce soir à la grille du jardin.
DONA LEONOR. — Y songes-tu? Quelle folie !
DONA INÈS. — Je n'ai pas l'intention de lui parler.
DONA LEONOR. — Quoi doDC, alors?
DONA INÈS. — Viens, tu le sauras.
DONA LEONOR. — Tu cs aussi follc quc hardie.
DONA INÈS. — N'est-ce pas le caractère de l'amour?
DONA LEONOR. — Fuyous l'amour à sa naissance.
DONA INÈS. — Personne n'obéit à ce précepte, et la faute, dit-on, en est à dame nature.
(Elles sortent.)