SCÈNE II
Appartement dans la maison de don Pedro. DONA INÈS, DON ÀLONSO, TELLO.
DON A INÈS. — Mon doux seigneur!
DON ALDNso. — Chèfc luès! Je viens ici chercher ma vie.
TELLO. — Voilà qui s'appelle parler.
DONA INÈS. — Tello, mon ami!
TELLO. — Ma reine et maîtresse...
DONA INÈS. — Je n'aurais pas voulu vous voir aujourd'hui, mon Alonso bien-aimé, tant m'a causé d'ennui la sotte insistance de Rodrigue*...
DON ALONSO. — Si, cédaut à l'obéissance, tu t'es résignée à ce parti, je ne veux pas être détrompé, ni ouïr ma sentence de ta bouche. Au moment de monter à cheval pour venir contempler ta beauté, le cœur me disait, et j'en faisais part à Tello, qu'il y avait quelque nouveauté, d'où s'expliquait ma tristesse. Tes paroles semblent le confirmer. Malheur à moi, si c'est la vérité t
4. Calixte, Mélibée, Sempronio, sont trois personnages do la Céleê- Une. La preuve de Timitation est ici bien évidente.
2. Lacune dans le texte. Inès devait expliquer à Alonso qu'ellâ aVait été fortement pteasée par son perd d'accepter la main de Rodrigue.
234 LE CAVALIER D'OLMEDO.
DONA INÈS. — Rassure-toi. Je t'ai dit oui : h Tunivers entier, je répondrai non. Toi seul seras l'arbitre de ma destinée et de ma vie. Il n'est pas de puissance qui m'empêche d'être à toi. — Hier, j'étais descendue au jardin; et, comme j'évite Leonor, à cause de don Fernand, je contais mes amours aux fleurs, et je les contais en pleurant. Fleurs et fontaines, disais-je, j'envie votre existence, car, la nuit écoulée, vous revoyez votre soleil. Je crus alors entendre un lys me répondre (telles sont les illusions de l'amour) : « Si le soleil que tu adores t'éclaire la nuit, que te faut-il, et de quoi te plains-tu, ô Inès? »
TELLO. — Certain Grec répondit à un aveugle qui lui contait tous ses ennuis : « Si tu peux t' amuser la nuit, de quoi te plains-tu, pauvre aveugle? »
DONA INÈS. — Ces moments me trouvent pareille au papillon : j'aspire à ta lumière... Au papillon? Non; plutôt au phénix, car flamme si douce et si belle, me donne à la fois la mort et la vie.
DON ALONSO. — Dicu béuissc les lèvres de corail dont les roses laissent, pour mon bonheur, échapper ces enivrantes paroles. — Et moi aussi, Inès, quand je suis sans Tello, je raconte aux fleurs mes transports jaloux, mon amour, mes craintes.
TELLO. — Je l'ai vu parler amour aux champs de raves d'Olmedo. Plutôt que de se taire, un amant s'entretiendra avec le vent, avec les pierres.
DON ALONSO. — Ma peuséc ne peut ni se taire, ni vivre isolée : il faut, Inès, qu'elle habite avec toi, qu'elle parle et sente avec toi. Oh! qui saurait exprimer ce que de loin je t'adresse ! et quand je suis là près de toi, j'oublie même que je vis. Le long du chemin, j'entretiens Tello de tes grâces charmantes; nous parlons ensuite de ton entendement divin. Tonnom seul m'enivre, à ce point que j'ai reçu à mon service une femme qui le porte : toute la journée, je lui adresse la parole, et il me semble ainsi, ô maîtresse adorée, que c'est à toi que je parle.
TELLO. — Apprenez un nouvel effet de vos charmes, aimable Inès. Vous avez donné de l'imagination à mon maître, et vous avez fait un poète de moi. Voici une glose à
certain couplet, de la composition de don Alonso, sur cette question : Peut-on vivre en mourant?
Je quittai Inès dans le vallon :
Elle riait.
St tu la vois, André, Dis-lui ce qui en est :
Je me meurs pour elle.
DONA INÈS. — La glose est de la composition de don Alonso?
TELLO. — Oui, madame; et je puis vous jurer qu'elle n'est pas si mauvaise, pour un poète d'Olmedo^.
DONA INÈS, après avoir écouté la lecture de TeUo. — Si la glose est de toi, cela s'appelle une longue menterie en vers, au nom d' Alonso.
DONA ALONSO. — G'cst dire que mes vers seraient un mensonge d'amour. Ah ! madame, quelle est la poésie capable d'exprimer le mien?
DONA INÈS. — Mon père!
(On entend des pas.)
DON ALONSO. — Croyez-vous qu'il entre?
DONA INÈS. — Vite, cachez-vous?
DON ALONSO. — Où doUC?
(Ils disparaissent.)