DON PEDRO, DONA INÈS
DON PEDRO. — Tu veilles encore, mon Inès? Je te croyais déjà couchée.
DONA INÈS. — Je me suis attardée à prier, demandant à Dieu d'incliner mon cœur vers ce qui est le plus sage. Je songeais k ce que vous m'avez dit hier.
DON PEDRO. — Mon affection pour toi rèvât-elle l'impos-
4 . Nous faisons grâce au lecteur de la traduction de cette glose, dont l'afiFectation gâte l'expression charmante de cet amour réciproque et passionné. Ici , la langue de Lope est véritablement divine. Mais comment expliquer de tels mélanges? Par le goût national. 11 est certain que rien n'était plus admiré.
236 LE CAVALIER D*OLMBDO.
sible, elle ne pourrait, Inès, trouver un mari comparable à Rodrigue.
DONA INÈS. — Tout le monde s'accorde à louer son mérite; et, si j'avais la vocatioîi du mariage, il n'est personne à Médina ou en Castille qui me parût l'égaler.
DON PEDRO. — Gomment? la vocation du mariage.
DONA INÈS. — J'ai trouvé un époux, seigneur. Il a fallu, pour le déclarer, que j'y fusse contrainte, ne voulant pas vous faire de chagrin;
DON PEDRO. — Un époux? Qu'est-ce que cela signifie, Inès?
DONA INÈS. — Pour vous, c'cst chosc nouvelle.*. Et pourtant tna volonté n'a jamais varié sur* oe point. Faitesmoi tailler dès demain un habit; je ne veux plus de cds atours mondains. Cet habit, je le garderai, jusqu'à ce que je sache le latin. — Il vous reste Leonor. Leonor vous donnera des pelits-fils; et, par la mémoire de ma mère, je vous supplie de ne pas me répliquer. Secondez plutôt des vœux auxquels est attaché mon bonheur. Faites chercher une femme de bonne vie et mœurs, qui m'initie à mes nouveaux devoirs : je veux en même temps un maître à chanter qui sache aussi le latin.
DON PEDRO. — Est-ce bien Inès, est-ce ma fille que j'entends?
DONA INÈS. — Ce ne sont point des paroles, mais des réalités.
DON PEDRO. — Mon cœur s'attendrit, s'endurcit tour à tour, en t'écoutarU-rDe ton beau printemps ma vieillesse espérait des nQyéux. Mais, si telle est ta vocation, ne plaise il Dieu que jcla contrarie. Contre le ciel, je le sais, il n'est pas de résistance. Mais les sentiments de l'homme sont quelquefois inconstants et vains. Le naturel de la femme est susceptible d'influence; il est d'ailleurs si faible, que de ' femme à changement il n'y a que la distance d'un mot ^ Ne change donc rien à tes habitudes. La toilette ne peut
4 . Il y a dans le texte une grâce qui disparaît dans la ttaduction î
Que hay de mujer a mudanza Lo que de hacer a decir.
t'empêcher de lire le latin, de chanter, de faire, en un mot, ce qu'il te plaira. Garde les habits d'une fille de ta qualité. Je ne veux pas que si Médina admire ta sainte résolution aujourd'hui, elle rie peut-être de ta faiblesse demain *? Je ferai chercher la femme en question et quelqu'un pour l'enseigner le latin. Oui, entre deux pères, il faut obéir au meilleur. — J'ai dit, et te laisse avec Dieu. Ne voulant pas te faire de chagrin, je vais me retirer là où mes yeux pourront pleurer librement ta perte.
(H sort.)