‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 135 sur 226 · DON ALONSO, TELLO · texte numérisé non relu

DON ALONSO, TELLO

TELLO. — Mon arrivée me vaudra-t-elle des compliments?

DON ALONSO. -r- Je n0 sais : tu as tellement tardé que j'étais comme hors de moi.

TELLO. — Si c'était pour votre bien, comment serais-je blâmé?

4 . Il fit partie de la fameuse assemblée de Caspe, où fuient reconnus légitimes les droits de l'infant de Castille Fernand à la couronne d'Aragon. Il était neveu du roi Martin, dont la succession était en litige, et avait été tuteur de Jean II. Il fut proclamé par la bouche de Vincent Ferrer. C'est de lui qu'il était question tout à l'heure.

DON ALONSO. — Quelle autre peut me soulager que celle qui tient le remède? — Inès m'écrit^elle?

TELLO. — Oui, j'ai une lettre dlnès.

DON ALONSO. — Tu me raconteras tout à l'heure ce que tu as fait pour moi. [Lisant.) « Mon seigneur, je n*ai pas a respiré depuis votre départ : car, vous êtes si cruel, que, « quand vous me quittez» vous ne me laissez pas même « la vie. »

TELLO. — Vous ne poursuivez pas?

DON ALONSO. — NOU

TELLÔ. — Pourquoi?

DON ALONSO. ~ Parce qu'un breuvage si délicieux doit être pris à petits coups. Parlons dlnès.

TELLO. — Je me suis présenté avec des gants et une soutane demi -longue, ayant l'apparence de ces gens dont la science se mesure à la longueur de leur rabat. Je multiplie les saluts, je me répands en flux de paroles» assaisonnées de quelques traits d'esprit, pour justifier ma qualité de bachelier, et, en me retournant, qu'est-ce que j'aperçois? Fabia.

DON ALONSO. — Un momcut : que je lise encore. Le désir, l'espérance me mettent hors de moi. (Lisant.) « Toutes « vos instructions ont été suivies, à l'exception d'un seul (( point, à savoir : de vivre sans vous ; mais ce n'était pas (( dans vos instructions. »

TELLO. — Êtes-vous assez absorbé ?

DON ALONSO. — - Dis-moi, comment Fabia s'est-elle tirée de ce dont parle Inès?

TELLO. — Elle a déployé tant d'esprit et de finesse, une si parfaite hypocrisie, que j'avais fini par avoir peur de tous les personnages à tête baissée que je rencontrais dans la rue. Je saurai désormais à quoi m'en tenir sur ce qu'on peut attendre de Thypocrisie d'une femme, et des faux semblants d'un individu. Si vous m'aviez vu avec mon air humble et contrit, vous m'auriez pris pour un alfaqui vénérable. Le vieillard n'a pas manqué de s'y prendre, avec sa figure de Gaton.

DON ALONSO. — Un moment : il y a longtemps que je n'ai contemplé ce cher billet. [Lisant.) « Revenez bien vite.

248 LE CAVALIER D'OLMEDO.

« afin de voir de vos yeux combien je suis triste quand « vous partez, et quelle je suis à votre retour. »

TELLO. — Faisons-nous encore une station ?

DON ALONso. — - Enfin, tu as trouvé le moyen d'entrer, de lui parler ?

TELLO. — C'est en vous, monsieur, qu'étudiait Inès; c'est vous qui étiez le latin, la leçon qu'elle apprenait.

DON ALONSO. — Et Lcouor, que faisait-elle?

TELLO. — Elle portait envie à tant d'amour, comprenant à quel point vous étiez digne d'être aimé. Bien des femmes, en effet, aiment par imitation. Si elles voient un homme être l'objet d'une grande passion, elles s'imaginent qu'il y a quelque mystère caché dans cet homme; en quoi elles se trompent, car tout cela est pur effet de la conjonction des étoiles.

DON ALONSO. — Pardonucz, ô belles mains ! J'en suis à la dernière ligne. (Lisant.) « On dit que le roi vient à Médina, « et l'on dit bien vrai, car c'est vous qui êtes mon roi. » Il n'y a plus de papier.

TELLO. — Tout a une fin en ce monde.

DON ALONSO. — Quc Ic bonhour est court I

TELLO. — Enfin, vous avez lu ce qui s'appelle à petites journées.

DON ALONSO. — Uu momcnt I Je vois encore deux ou trois mots écrits à la marge. [Lisant.) «Vous mettrez cette cein- « ture à votre cou. » Oh ! que ne suis-je la ceinture !

TELLO. — Bien dit, par Dieu I et pouvoir entrer dans la place ^ avec dona Inès.

DON ALONSO. — Qu'est cctto ceinture, Tello ?

TELLO. — La ceinture? On ne m'a rien donné.

DON ALONSO. — Tu plaisautcs.

-. TELLO. — Voyons, m'avez-vous donné quelque chose ?

DON ALONSO. — Ah! j'cntcnds. Choisis tel vêtement qui te plaira.

TELLO. — Voici la ceinture.

DON ALONSO. — Qu'cllC CSt joliC I

i. Plaza; c'est le mot propre pour désigner Tenceinte où ont lieu en Espagne les combats de taureaux.

TELLO. — Et les mains qui Font brodée ?

DON ALONSO. — Préparons tout pour le départ. Ah ! pourtant, Tellol...

TELLO. — Qu'y a-t-il?

DON ALONSO. — Toubliais de te raconter un rêve que j'ai fait.

TELLO. — Il est bien question de rêves t

DON ALONSO. — Je n'y crois point, non : mais ils ne laissent pas que de troubler.

TELLO. — Laissons cela.

DON ALONSO. — Plus d'une personne y voit une révélation de l'âme.

TELLO. — Vous allez vous marier. Dans une affaire si simple, quelle traverse pouvez-vous appréhender ?

DON ALONSO. — Ce matin, cher Tello, au lever de Taurore, Je me suis levé brusquement, troublé par les visions de la nuit. J'ouvre ma fenêtre, et, tout en considérant les fleurs et les fontaines de notre jardin, je vois un joli chardonneret perché sur un genêt. Avec les teintes jaunes qui émaillaient ses ailes, il paraissait une fleur de ces verts rameaux. Sa petite voix mélodieuse modulait doucement une plainte d'amour; quand tout à coup, d'un amandier où il était caché, ui^r^utour s'élance. Entre les deux, les armes étaient inégales/Btefitôt le sang du chardonneret a rougi les fleurs; dans l'air ses plumes volent éparses. A ses cris de détresse, l'écho a répondu par des accents de douleur. C'est sa femelle qui, sur un jasmin d'où elle a assisté h la tragédie, tristement se lamente. — En rapprochant de ce songe les sinistres pressentiments de mon âme, c'est à peine si je me retrouve moi-même. J'ai beau me dire que tout songe est mensonge, j'ai si peu de foi dans l'avenir que pour rien je donnerais ma vie.

TELLO. — C'est mal reconnaître l'héroïque fermeté avec laquelle dona Inès résiste noblement aux coups de la forlune. Venez à Médina, et ne tenez compte ni de songes, ni d'augures, toutes choses contraires à la foi. Reprenez, avec ce vaillant courage, parures, lances et coursiers. Faites mourir les hommes de jalousie, les femmes d'amour : Inès

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VOUS appartiendra, nonobstant tous ceux qui travaillent à vous séparer»

DON ALONSO. — Tu as raisoTi, Inès m'attend. Partons joyeux pour Médina. Anticiper le chagrin, c'est vpuloir souffrir deux fois, et je ne veux souffrir que pour Inès, qui est non pas mon chagrin, mais ma gloire.

TELLO. — Vous me verrez, dans la place, faire ployer les genoux aux taureaux devant ses fenêtres ^.

(Ils sortent.) 4 . En leur coupant les jarrets. Il s*en vante plus loin.

FIN DE I^A DICU^XEME JOURIfSS.

TROISIÈME JOURNÉE

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