‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 143 sur 226 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

DON RODRIGUE, DON FERNAND, MENDO, serviteurs,

DON ALONSO

DON RODRIGUE. — Qui va là?

DON ALONSO. — Un hommc. Ne le voyez-vous pas?

DON RODRIGUE. — Arrêtez.

DON ALONSO. — Messicurs, si quelque nécessité vous oblige à pareil exploit, d'ici chez moi il n'y a pas loin. Je ne regarderai pas à l'argent, puisque, de jour et dans la

266 LE CAVALIER D'OLMEDO.

rue, je n'en refuse pas à qui me fait Thonneurde m*en demander.

DON RODRIGUE. — Rendez vos armes.

DON ALONso. — Pourquoi cela ?

DON RODRIGUE. — Pour les rendre.

DON ALONSO. — Savez-vous qui je suis?

DON FERNAND. — Le Cavalier d'Olmedo, le matador de taureaux, qui, arrogant et stupide, vient faire affront à ceux de Médina, et déshonorer la maison de don Pedro par d'infâmes entremetteuses.

DON ALONso. — Si, tous tant que vous êtes, vous étiez de vrais gentilshommes, c'est là-bas, où vous en avez eu si souvent l'occasion, que vous m'auriez parlé, et non maintenant, quand je retourne seul chez moi : oui, c'est làî-bas, près de ces grilles où vous avez perdu votre manteau en fuyant, qu'il fallait parler, et non ici, à minuit, d'un ton arrogant, parce que vous vous sentez en nombre. Mais je vous déclare, misérables, car, c'est le nom que vous méritez, que votre nombre vous servira peu.

(Il tire son épée.}

DON RODRIGUE. — Il nc s'agit pas ici de me braver, mais de mourir : aussi bien aurais-je ta vie corps à corps s'il le fallait. — Feu ! Mendo.

(Mendo fait feu.)

DON ALONSO. — Vous êtcs d'infâmcs traîtres; car, sans une arme à feu, vous n'auriez pu avoir ma vie. — Jésus !

(Il tombe.;

DON FERNAND. — Bien tiré, Mendo.

(Don Rodrigue et don Fernand s'enfuient suivis de leurs gens.)

DON ALONSO. — Ah ! j'ai trop négligé les avis du Ciel ! Le sentiment de mon courage m'a égaré. Je meurs victime de l'envie, delà jalousie... Malheureux! que vais-je devenir, seul ainsi, en rase campagne?..

(Entre Tello.)

TELLO. — Je suis inquiet de ces hommes à cheval que j'ai rencontrés fuyant vers Médina. Je leur ai demandé des nouvelles de don Alonso; ils ne m'ont pas répondu; mauvais signe. J'en suis tout tremblant.

DON ALONSO. — Ayez pitié de moi, mon Dieu ! Je sens

que je me meurs. Vous savez que mon amour n'avait pour but que le mariage. Ah ! chère Inès !.. • l

TELLO. — J'entends l'écho de douloureuses plaintes. Le bruit vient de ce côté. Celui qui les pousse ne doit pas être loin du chemin. Je n'ai plus de sang dans les veines. Mes cheveux se dressent sur ma tête à pouvoir supporter mon chapeau. Eh ! gentilhomme !

' DON AU)NSO. — Qui est là ?

TELLO. — Grands Dieux ! Comment douter de ce que je vois ? C'est don Alonso ! C'est mon maître !

DON ALONSo. — Sois le bienvenu, Tello.

TELLO. — Le bienvenu quand j'ai tant tardé ! Le bienvenu quand j'arrive pour vous voir couché dans une mare de sang ! Chiens, misérables, traîtres, revenez, courez me tuer aussi, car vous avez assassiné, infâmes, le meilleur, le plus noble, le plus galant cavalier qui jamais ceignit l'épée en Castille.

DON Aix)Nso. — Tello, Tello, il ne me reste plus que le temps de ih'occuper de mon âme. Mets-moi vite sur ton cheval. Mène-moi revoir les miens.

TELLO. — Les bonnes nouvelles que je vais leur porter des fêtes de Médina... Que va dire ce noble vieillard, que dira ta mère ! Et ta ville natale, ta patrie î . . . Vengeance, Ciel miséricordieux !

(Il sort en emportant le corps de don Alonso.)

Page 1